11/7/13

Marx et la mobilité sociale

Patrick Massa  |  Le marxisme et les sciences sociales académiques prétendant détenir les clefs d’une compréhension scientifique du monde social, il est intéressant de les confronter sur un terrain étroitement délimité. Il est admis que l’optique marxiste serait par essence inattentive aux réalités qu’étudie la sociologie de la mobilité sociale, c’est-à-dire les déplacements des individus dans l’échelle sociale. Le décalage chronologique entre la France et les Etats-Unis dans le développement des travaux sur la mobilité sociale serait imputable au poids du marxisme si l’on en croit Les Sociologues et la mobilité sociale (1993) de Charles-Henri Cuin Il rappelle par exemple que le jeune Alain Touraine fut envoyé par l’économiste marxiste Charles Bettelheim au IIe Congrès mondial de sociologie à Liège en 1953 afin de contester l’intérêt même de ce type d’étude. Le démographe Jacques Dupâquier évoque dans La Société française au XIXe siècle.


Tradition, transition, transformations évoque un Marx « hypermétrope » focalisé sur des catégories très larges et l’évolution globale de la société mais aveugle aux trajets individuels[1]. Et lui aussi estime que son influence aurait freiné les recherches françaises. Le premier jugement concerne la discipline sociologique et le second l’histoire sociale mais le diagnostic est le même. C’est toujours la faute à Marx. L’accusation est ancienne. Dans son étude sur « Les classes sociales en milieu ethnique homogène » datant de 1927 et reprise dans Impérialisme et classes sociales, Schumpeter prétendait que seule l’analyse marxiste avait élevé au rang de principe l’idée de l’existence de « barrières infranchissables » entre les classes[2]. Cette vision s’est maintenue. En 1969, dans Les Désillusions du Progrès Raymond Aron tranche. Marx confondrait classes et Stände d’Ancien Régime, il projetterait donc la rigidité passée sur la fluidité présente. C’est une idée qui revient souvent sous sa plume. Et ce n’est pas un hasard si, à l’inverse, dans son cours professé à la Sorbonne et publié en 1964 sous le titre La Lutte des classes. Nouvelles leçons sur les sociétés industrielles, ce fin connaisseur de Pareto consacre deux chapitres entiers à la question de la mobilité sociale. L’accusation peut sembler crédible. Marx et Engels semblent effectivement postuler une fixité absolue quand ils écrivent dans L’Idéologie allemande que « la classe devient à son tour indépendante à l’égard des individus, de sorte que ces derniers trouvent leurs conditions de vie établies d’avance, reçoivent de leur classe, toute tracée, leur position dans la vie et du même coup leur développement personnel ; ils sont subordonnés à leur classe. C’est le même phénomène que la subordination des individus isolés à la division du travail et ce phénomène ne peut être supprimé que si l’on supprime la propriété privée…»[3]. Même un marxiste a pu dire qu’il « y a dans cette position toute tracée une prédétermination auprès de laquelle les rudesses du jansénisme semblent bénignes et laxistes. »[4]

De leur côté, les marxistes ont aussi su se montrer très polémiques. Lors des congrès internationaux de sociologie qui se tenaient à l’époque de la guerre froide, les chercheurs des pays de l’Est intervenaient sans se lasser afin de dénoncer le « caractère de classe » de la sociologie de la mobilité sociale et il la réduisait, sous couvert de sociologie de la connaissance, à une apologie des sociétés occidentales présentées à tort comme « ouvertes »[5]. Il est vrai qu’un Schumpeter aimait à user des métaphores de « l’hôtel » ou de « l’autobus »pour illustrer sa thèse d’un renouvellement constant des classes. En France, c’est l’althussérien Nicos Poulantzas qui n’a cessé de dénoncer ce qu’il nomme dans Les Classes sociales dans le capitalisme aujourd’hui (1974) « l’inanité de la problématique bourgeoise de lamobilité sociale »[6]. Et dans le classique Dictionnaire critique du marxisme (1982) de Georges Labica et Gérard Bensussan, il n’y a pas d’entrée « Mobilité sociale ».

Des deux côtés de la barricade, on semble donc tomber d’accord pour penser que l’approche en termes de classes et celle en termes de trajectoires individuelles dans l’espace social seraient théoriquement incompatibles. Il est vrai que les études de mobilité sociale ont été généralement associées à la théorie de la « stratification sociale » qui présente la société comme un empilement de « strates »superposées. Pour parler comme le sociologue polonais Stanislas Ossowski dans La Structure de classe dans la conscience sociale (1971), c’est une conception de la structure sociale type « schéma de gradation » alors que l’optique marxiste relève du « schéma de dépendance unilatérale »nettement plus propice à la critique sociale.

L’approche stratificationniste s’en tient à la considération des inégalités sans s’intéresser aux causes de leur engendrement, elle occulte donc le fait de l’exploitation puisque elle refuse de le prendre en compte même à titre d’hypothèse. Elle suggère aussi l’inévitabilité d’un sommet et d’une base, la société étant vue comme une pyramide. Et les « strates » n’ont pas de conscience de soi, ce sont des objets découpés par l’observateur et non des acteurs de l’histoire. Bref, on conçoit que des marxistes puissent à bon droit être suspicieux à l’encontre de cette vision de la société. Or, que théorie de la stratification et intérêt pour la mobilité aillent de pair n’est pas le fait du hasard. Déjà la métaphore géologique sous-jacente induit l’idée de « capillarité ». Plus fondamentalement, dans les schémas de gradation, la société est perçue comme un continuum d’éléments homogènes se différenciant uniquement d’un point de vue quantitatif. Puisque similitude il y a entre les individus appartenant à des strates différentes, cela laisse penser que les frontières, d’ailleurs difficiles à tracer, doivent être poreuses. D’ailleurs, toute délimitation dans un continuum n’apparaît-elle pas entachée d’arbitraire ? On peut ajouter que Marx lui-même a explicitement condamné le repérage des classes par la « grosseur du porte-monnaie » (Deutsche-Brüsseler-Zeitung, 18 novembre 1847, repris dans La Critique moralisante et la morale critique). Et dans le fameux chapitre LII du Livre III du Capital, chapitre inachevé intitulé « Les classes » qui constitue la dernière page de son opus magnum, il note que les définir en fonction du revenu aboutirait à un émiettement infini.

Donc la thèse de l’incompatibilité entre marxisme et sociologie de la mobilité sociale semble bien correspondre à la réalité. Mais les choses sont-elles si simples ? N’est-ce pas un marxiste, Daniel Bertaux, qui a publié en 1977 un ouvrage fondamental intitulé Destins personnels et structure de classe ? Et ce livre est paru dans une collection dirigée par Nicos Poulantzas ! N’est-ce pas à ce même Daniel Bertaux que les éditions Hatier ont confié en 1985 la tâche d’écrire dans leur célèbre collection pédagogique « Profil » un volume intitulé tout simplement La Mobilité sociale ? Quand à Poulantzas, dans son ouvrage déjà cité, il accorde une grande importance à ce qu’il nomme « le mythe de la passerelle » qui irait jusqu’à unifier les fractions traditionnelles et nouvelles de la petite-bourgeoisie[7]. Il s’agit donc de soumettre ce topos de l’incompatibilité à vérification en s’attachant ici aux écrits de Marx lui-même et en les comparant aux résultats des enquêtes qui se sont multipliées après la seconde guerre mondiale dans les pays occidentaux et aux conclusions des spécialistes de ce champ de la recherche[8]. Nous nous situons ainsi aux antipodes de la démarche d’un Henri Lefebvre qui n’a pas craint de titrer un de ses ouvrages en 1966 Sociologie de Marx en ne disant pas un mot du savoir sociologique qui s’est déployé après lui. Nous nous placerons plus volontiers dans le sillage de La Sociologie de Marx de Jean-Pierre Durand qui a le mérite d’opérer cette nécessaire confrontation. Ce dernier qui est un spécialiste du fordisme estime que c’est avant tout par ses analyses qui anticipent la sociologie du travail de la seconde moitié du XXe siècle que Marx a fait œuvre de sociologue[9]. Nous voudrions démontrer que son apport ne se limite pas à son anticipation du taylorisme.

La mobilité sociale sera envisagé ici dans sa dimension directement politique, plus précisément en connexion avec la question de l’action collective des exploités. En effet, on sait que Marx ne misait pas pour changer la société sur le vote de citoyens isolés et sérialisés. A ce mode d’action atomistique et purement additif réduisant les groupes à des agrégats de monades désunis, cher à la vision libérale de la politique, il opposait la mobilisation d’une classe conçue comme une communauté consciente et organisée[10]. Ce sont donc les conséquences de la mobilité sociale verticale sur les capacités d’engagement des groupes sociaux dans le combat collectif qui sont l’objet de cette communication. La question des cadres axiologiques dans lesquels est encastrée la réflexion marxienne, autrement dit les points d’appui normatifs de sa critique, ne sera pas traitée ici. On se contentera de rappeler que sa pensée se situe aux antipodes de l’idéal méritocratique qui vise à récompenser le talent.


[1] J. Dupâquier et Denis Kessler s. d., Fayard, 1992, p. 7 et 178.
[2] J. Schumpeter, Impérialisme et classes sociales, Flammarion, 1984, p. 181.
[3] Editions Sociales, 1974, p. 114.
[4] Robert Fossaert, La Société, t. 4, Les Classes, Seuil, 1980, p. 44.
[5] A. Boïarski, « A propos de la « mobilité sociale » », Recherches internationales à la lumière du marxisme, 1960, n° 17, p. 165-180.
[6] Points-Seuil, 1976, p. 31.
[7] Op. cit., p. 300.
[8] Pour les références à ces travaux, cf. Patrick Massa, « La sociologie américaine : sociodicée ou science critique ? Le cas de la mobilité sociale ascendante », Revue d’histoire des sciences humaines, décembre 2008, p. 161-196.
[9] La Découverte, 1995, p. 30-53.
[10] Sur cette opposition, cf. Pierre Bourdieu, « Formes d’action politique et modes d’existence des groupes », 1973, repris dans P. Bourdieu, Propos sur le champ politique, PUL, 2000, p. 81-88.
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