8/5/13

Comprendre le capitalisme actuel

Michel Husson

Ce texte reprend deux contributions publiées dans « Le marxisme face au capitalisme contemporain », Cahiers de critique communiste, 2004. Il cherche à éclairer cette question : dans quelle mesure les apports de Marx peuvent-ils permettre de mieux comprendre le fonctionnement du capitalisme contemporain ?

Se réclamer de travaux datant du XIXe siècle pour analyser la réalité d’aujourd’hui expose évidemment au reproche de sombrer dans un archaïsme dogmatique. Une telle objection est légitime, mais à deux conditions qui méritent d’être précisées. En premier lieu, il ne s’agit pas de dire que les outils conceptuels de Marx peuvent être mobilisés tels quels et que leur usage dispense de toute analyse concrète : par définition, la méthode marxiste interdit de telles facilités. Ensuite, le procès en archaïsme ne peut être mené qu’en s’appuyant sur deux postulats, dont un seul suffirait d’ailleurs à rendre caduque la référence marxienne.

Premier postulat : le capitalisme d’aujourd’hui est qualitativement différent de celui dont disposait Marx comme objet d’étude. Ses analyses pouvaient être utiles pour comprendre le capitalisme du XIXème siècle, mais ont été rendues obsolètes par les transformations intervenues depuis lors dans les structures et les mécanismes du capitalisme.

Second postulat : la science économique a accompli des progrès qualitatifs, voire opéré des changements de paradigme irréversibles. Dans ce cas, l’analyse marxiste est rendue obsolète, non pas tant en raison des transformations de son objet, mais des progrès de la science économique.

Pour justifier le recours à l’appareil conceptuel marxiste, il faut donc remettre en cause l’un et l’autre de ces postulats. Comme ce n’est pas la fonction de ce texte, on se bornera ici à esquisser la démonstration. Il faut commencer par récuser la conception dela « science économique » comme une science, et en tout cas comme une science unifiée et progressant linéairement. Contrairement par exemple à la physique, les paradigmes de l’économie continuent à coexister de manière conflictuelle, comme ils l’ont toujours fait. L’économie dominante actuelle, dite néo-classique, est construite sur un paradigme qui ne diffère pas fondamentalement de celui d’écoles pré-marxistes ou même pré-classiques. Le débat théorique triangulaire entre l’économie « classique » (Ricardo), l’économie « vulgaire » (Say ou Malthus) et la critique de l’économie politique (Marx) continue à peu près dans les mêmes termes. Les rapports de forces qui existent entre ces trois pôles ont évolué, mais pas selon un schéma d’élimination progressive de paradigmes qui tomberaient peu à peu dans le champ pré-scientifique. L’économie dominante ne domine pas en raison de ses effets de connaissance propres mais en fonction des rapports de force idéologiques et politiques plus généraux. Pour ne prendre qu’un exemple, on peut évoquer le débat contemporain sur les « trappes à chômage » : des indemnisations trop généreuses décourageraient les chômeurs de reprendre un emploi et seraient l’une des causes principales de la persistance du chômage. Or, ce sont exactement les mêmes arguments que ceux qui étaient avancés en Grande-Bretagne pour remettre en cause la loi sur les pauvres (en 1832). Il s’agit d’une question sociale qu’aucun progrès de la science n’est venu trancher.

Quand au second postulat, il faut le récuser également. Le capitalisme contemporain n’est évidemment pas similaire, dans ses formes d’existence, à celui que connaissait Marx. Mais les structures principales de ce système sont restées invariantes, et on peut même soutenir au contraire que le capitalisme contemporain est plus proche d’un fonctionnement « pur » que ne l’était celui des « Trente Glorieuses ».

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Si ce double point de vue est adopté (absence de progrès cumulatifs de la « science » économique et invariance des structures capitalistes) il devient licite d’appliquer les schémas marxistes aujourd’hui. Mais cela ne suffit pas : on ne peut se satisfaire d’une version affaiblie du dogmatisme qui consisterait à faire entrer plus ou moins de force la réalité d’aujourd’hui dans un cadre conceptuel marxien. Il faut encore montrer qu’on en tire un bénéfice, une plus-value, et que l’on réussit mieux à comprendre le capitalisme actuel. C’est ce que la suite de ce texte essaie de faire autour de deux questions essentielles (qui ne se situent d’ailleurs pas au même niveau d’abstraction théorique) : la valeur et l’accumulation.