20/3/13

«Transformation» / Antonio Gramsci & Karl Polanyi

Karl Polanyi
Walter Baie 
  • «Il peut être exclu que les crises éco­no­miques de l’immédiat puissent en­gen­drer d’elles mêmes des évé­ne­ments d’importance fon­da­men­tale ; elles ne peuvent que pré­parer le ter­rain pour la pro­pagation de cer­tains nou­veaux usages, fon­da­men­ta­le­ment sou­lever, re­ma­nier, ré­soudre et pro­mou­voir le dé­ve­lop­pe­ment des ques­tions es­sen­tielles por­tant sur la vie politique.» An­tonio Gramsci
Les gens sé­rieux com­prennent bien que nous ne sommes pas vrai­ment face à une crise de la conjonc­ture éco­no­mique ty­pique de l’histoire du capita­lisme, ni à une crise por­tant sur la ré­gu­la­tion ca­pi­ta­liste. Il s’agit plutôt d’une crise por­tant at­teinte au ré­gime d’accumulation ca­pi­ta­liste ainsi qu’à son sys­tème po­li­tique et in­ter­na­tional ; c’est donc une crise systémique.

La si­tua­tion est éga­le­ment pré­caire pour les élites di­ri­geantes.
Nos instru­ments ré­gu­la­teurs ac­tuels sont im­puis­sants face aux at­taques des mar­chés des ca­pi­taux ; aujourd’hui, nul ne peut pré­dire sé­rieu­se­ment ce qu’il ad­viendra de la zone euro. Bien que les im­pro­vi­sa­tions de la der­nière pé­riode té­moignent d’un manque d’élaboration concep­tuelle, les élites ré­agissent
par une of­fen­sive po­li­tique de classe dont le but est d’anéantir les restes des com­promis so­ciaux de la po­li­tique for­dienne qui avaient sur­vécu aux contre­ré­formes néo­li­bé­rales. Le pro­gramme d’austérité s’attaque d’abord à la classe ou­vrière in­té­grée à la classe moyenne. Son ni­veau de vie est censé s’adapter à celui plus pré­caire des couches so­ciales les moins fa­vo­ri­sées des so­ciétés capitalistes.

L’Europe se trouve à un tour­nant. Il est pos­sible que nous en­trions dans une phase pro­longée d’instabilité po­li­tique et so­ciale, dans le cadre d’un pro­cessus de dé­clin de l’importance mon­diale éco­no­mique et po­li­tique de l’Eu­rope. Sur le plan théo­rique, de « telles crises or­ga­niques » (Gramsci) ouvrent de nou­velles pos­si­bi­lités pour pro­pager une théorie de trans­for­ma­tion so­ciale. Ce­pen­dant, du fait qu’aucune contre-hégémonie s’appuyant sur un consensus gé­néral ne peut faire face à la crise de l’hégémonie di­ri­geante, nous nous trou­vons confrontés à des risques consi­dé­rables. « Lorsque ces crises sur­viennent, la si­tua­tion im­mé­diate de­vient dé­li­cate et dan­ge­reuse, car le champ est alors libre pour des so­lu­tions vio­lentes, pour les agis­se­ments de forces obs­cures, re­pré­sen­tées par des hommes vio­lents ou cha­ris­ma­tiques. » af­firme Gramsci dans le 13e des Qua­derni pu­bliés entre 1932 et 1934 2.

Selon nous, le plus grand danger ré­side donc dans la sous-estimation des contra­dic­tions et de la charge dra­ma­tique de la pé­riode his­to­rique que nous vivons.

La pre­mière ques­tion posée est celle de la na­ture de la gauche à la­quelle nous vou­lons ap­par­tenir. Le plus im­por­tant hé­ri­tage légué par le xxe siècle à la gauche eu­ro­péenne, et plus pré­ci­sé­ment à la gauche d’Europe conti­nen­tale, est la scis­sion organi­sationnelle du mou­ve­ment ou­vrier entre une frac­tion mo­dérée et une frac­tion ra­di­cale. Pour le for­muler de façon po­si­tive : l’existence de partis de masse ayant leur propre culture et leurs propres ins­ti­tu­tions, re­pré­sen­tant de façon in­dé­pen­dante les cou­rants plus ra­di­caux du mou­ve­ment ou­vrier et se différen­ciant sou­vent for­te­ment du cou­rant ma­jo­ri­taire social-démocrate. Bien qu’ins­pirés par la ré­vo­lu­tion russe d’Octobre, pa­ra­doxa­le­ment, la pre­mière leçon po­li­tique qu’ils en ont tirée a été de re­con­naître que le mo­dèle de ré­vo­lu­tion russe était fon­da­men­ta­le­ment in­ap­pli­cable ailleurs. Comme nous le sa­vons, ce mo­dèle était for­te­ment marqué par une réa­lité so­ciale au sein de la­quelle, comme le note Gramsci, « l’État re­pré­sen­tait tout, alors que la so­ciété en était en­core à ses dé­buts et était plutôt bal­bu­tiante ». Toute ten­ta­tive pour l’appli­quer à l’Ouest, où exis­tait un vé­ri­table rap­port entre l’État et ses ci­toyens dans un sys­tème « so­li­de­ment » établi, ne pou­vait qu’aboutir à l’échec 3.

Le chan­ge­ment de pa­ra­digme qui en a ré­sulté, c’est-à-dire « le pas­sage d’une guerre de mou­ve­ment à une guerre de po­si­tion » consi­déré par Gramsci com­me « le pro­blème de théorie po­li­tique le plus im­por­tant de l’après-guerre » 4 a constitué la pre­mière frac­ture his­to­rique de l’identité com­mu­niste. Mais pour Gramsci, contrai­re­ment à ce qu’on a sou­vent af­firmé de façon ré­duc­trice, cette ré­vo­lu­tion concep­tuelle ne tra­duit pas un re­flux de la crise ré­vo­lu­tion­naire d’après-guerre 5.

Compte tenu du mo­ment où Gramsci ré­di­geait son ma­nus­crit, entre 1930 et 1932, autre chose s’impose à l’esprit : il fai­sait im­pli­ci­te­ment ré­fé­rence à des pro­blèmes d’actualité concer­nant le parti : le tour­nant de l’Internationale com­mu­niste dé­cidé par Sta­line en 1928qui lui a donné une forme po­li­tique sec­taire et au­to­ri­taire. Les ef­fets né­ga­tifs de ce tour­nant sur les partis des pays oc­ci­den­taux se sont ma­ni­festés lors de la crise éco­no­mique et dans l’échec du mou­ve­ment ou­vrier al­le­mand 6.

Ce qui est par­ti­cu­liè­re­ment in­té­res­sant pour nous, c’est que Gramsci éta­blit mé­tho­di­que­ment une re­la­tion entre, d’une part, les pro­blèmes oc­ca­sionnés par la crise et, d’autre part, la théorie de la guerre de po­si­tion et celle de l’hégémo­nie. « Si la classe di­ri­geante a perdu son consensus, cela si­gnifie qu’elle n’est plus di­ri­geante mais seule­ment en pos­ses­sion du pou­voir, du seul pou­voir de coer­ci­tion. Cela veut dire que les masses se sont éloi­gnées en grand nombre des idéo­lo­gies tra­di­tion­nelles, qu’elles ont perdu leurs convic­tions an­té­rieures. La crise ré­side jus­te­ment dans le fait que le vieux se meurt et que le jeune hé­site à naître : pen­dant cet in­ter­règne, toutes formes de ma­la­dies se manifestent. »

Pour­quoi nous ré­férer à Gramsci pour dé­battre des pro­blèmes actuels ?

Ap­pro­fon­dis­sant la phi­lo­so­phie de l’histoire de Be­ne­detto Croce, Gramsci consi­dère comme prin­cipal pro­blème mé­tho­do­lo­gique de re­cherche histori­que et po­li­tique le fait que « la phi­lo­so­phie de la praxis », au­tre­ment dit le mar­xisme, « non seule­ment n’exclut pas l’histoire éthique et po­li­tique mais que, dans sa phase de dé­ve­lop­pe­ment la plus ré­cente, elle af­firme le mo­ment de l’hégémonie comme es­sen­tiel à son concept de l’État et à la re­va­lo­ri­sa­tion de la né­ces­sité du fait culturel, de l’activité cultu­relle, d’un front culturel paral­lèlement à ceux qui sont de na­ture pu­re­ment éco­no­mique ou po­li­tique 8.

Penser selon Gramsci im­plique deux choses : d’abord, le concept d’« hégé­monie » n’a de si­gni­fi­ca­tion qu’en re­la­tion avec les « groupes so­ciaux princi­paux » consti­tuant leur propre sujet. Ap­pli­quer le concept d’« hé­gé­monie », au sens où l’entend Gramsci, im­plique donc, comme Marx, d’interpréter l’histoi­re comme « dé­ve­lop­pe­ment his­to­rique des luttes des classes » ; en­suite, puis­que, comme le sou­ligne Gramsci, « les hommes prennent idéo­lo­gi­que­ment conscience de la contra­dic­tion entre le contenu et la forme ex­té­rieure du mode de pro­duc­tion dans la sphère des idéo­lo­gies » 9, un groupe po­li­tique do­mi­nant, s’il veut di­riger, doit aller au-delà du champ » éco­no­mique, afin de pou­voir s’affirmer et s’imposer dans le do­maine idéo­lo­gique et culturel.

Cela com­porte en­core deux concepts. D’une part, l’idée d’alliances, c’est-à-dire de re­la­tions ex­té­rieures et mé­ca­niques des forces so­ciales sous la di­rection d’un groupe prin­cipal, comme Lé­nine l’a éga­le­ment ana­lysé en ce qui concerne les deux ré­vo­lu­tions bour­geoises russes. Cela à soi seul consti­tue déjà un projet am­bi­tieux. Cela re­quiert du « groupe prin­cipal », s’il veut convaincre, qu’il soit prêt à faire des com­promis et à su­bor­donner ses in­té­rêts propres à l’intérêt po­li­tique uni­versel. D’autre part le concept d’« hé­gé­monie » dans cette or­ga­ni­sa­tion théo­rique de « struc­ture et su­per­struc­ture » ren­voie à l’intériorité, ou sub­jec­ti­vité, du « groupe prin­cipal », c’est-à-dire à sa ca­pa­cité de lea­der­ship in­tel­lec­tuel et moral sur la so­ciété. La cé­lèbre for­mule selon la­quelle l’État, dans son sens in­té­gral, est une hégé­monie blindée par la coer­ci­tionnotez qu’il ne dit pas une coer­ci­tion at­té­nuée ou dis­si­mulée par l’hégémoniedoit être com­prise dans cette pers­pec­tive. Exercer un lea­der­ship in­tel­lec­tuel et moral ne si­gnifie ni de com­pléter la lutte phy­sique pour le pou­voir par des moyens ar­tis­tiques, ni de la rem­placer. Gramsci consi­dère le concept d’hégémonie comme le prin­cipe gé­néral de do­mination d’une classe, et sa force à un mo­ment donné. Le terme de « trans­for­ma­tion » revêt donc un autre as­pect, celui de subjec­tivité alors que ce terme est gé­né­ra­le­ment com­pris dans le lan­gage po­li­tique ha­bi­tuel comme un pro­cessus de re­struc­tu­ra­tion de la so­ciété s’effectuant par étapes sur une longue durée, avec de dif­fi­ciles dé­bats po­li­tiques. S’adressant aux branches « éco­no­miques » du parti ou­vrier, Gramsci de­mande : « Pour­quoi ex­clure la trans­for­ma­tion du groupe su­bor­donné en grou­pe di­ri­geant, soit en igno­rant le pro­blème […] soit en le sou­le­vant de ma­nière in­adé­quate et in­ef­fi­cace (dé­mo­cratie so­cia­liste), soit en dé­cré­tant le pas­sage im­mé­diat d’une so­ciété de classes à une so­ciété d’égalité to­tale (syn­di­ca­lisme théo­rique pro­pre­ment dit) ? » 10

Quand nous par­lons de « trans­for­ma­tion », ce qui est en jeu c’est l’autotrans­formation des op­primés en une classe ca­pable de diriger.

Dans L’Idéologie al­le­mande, Marx et En­gels ont écrit que « Le commu­nisme pour nous n’est pas un état à réa­liser, un idéal au­quel le monde devra bien s’adapter. Ce que nous ap­pe­lonscom­mu­nisme, c’est le mou­ve­ment réel met­tant fin à l’état de chose exis­tant » 11. Comme on l’a déjà men­tionné, le concept d’hégémonie de Gramsci ne plane pas li­bre­ment dans les cieux des po­li­to­logues, mais il est so­li­de­ment ancré dans les contra­dic­tions ma­té­rielles de notre so­ciété. L’expression bloc his­to­rique le montre clai­re­ment. On en­tend par là une en­tité consti­tuée par la struc­ture et la su­per­struc­ture ; « cet en­semble com­plexe et contra­dic­toire des su­per­struc­tures est le re­flet de l’ensemble des rap­ports de pro­duc­tion de la so­ciété » 12.

Alors que, dans le lan­gage po­li­tique usuel, un bloc so­cial ou un bloc po­litique in­dique une al­liance entre di­vers grou­pe­ments sur la base d’intérêts conver­gents, le bloc his­to­rique revêt, dans ce contexte, une si­gni­fi­ca­tion es­sentielle : la ca­pa­cité de mo­bi­liser les forces so­ciales et po­li­tiques conformé­». Cela jus­tifie l’existence et le rôle propre d’un parti po­li­tique. On peut donc iden­ti­fier les partis po­li­tiques d’importance his­to­rique d’abord en fonc­tion du bloc his­to­rique à l’édification du­quel ils contri­buent eux-mêmes, consciem­ment ou non.

« Si un groupe ho­mo­gène à 100 % se constitue sur la base d’une idéo­logie, comme le note enfin Gramsci, cela veut dire que 100 % des pré­misses néces­saires à ce bou­le­ver­se­ment existent, c’est-à-dire que le rai­son­nable est bien réel et ac­tuel. » 13

L’Autrichien Karl Po­lanyi, s’adressant aux chré­tiens de gauche, dé­ve­loppe la même re­la­tion dia­lec­tique de struc­ture et su­per­struc­ture dans un texte pé­dagogique ré­digé presque à la même époque. C’est une er­reur, explique-t-il, de penser que les in­té­rêts éco­no­miques sont la force mo­trice ul­time de l’his­toire. « En effet, comme l’affirme la théorie mar­xiste, ce sont les in­té­rêts de la so­ciété dans sa glo­ba­lité qui consti­tuent les fac­teurs dé­ci­sifs de l’histoire. Ces in­té­rêts vont de pair avec la meilleure uti­li­sa­tion pos­sible des moyens de pro­duc­tion ; c’est pour­quoi la classe ap­pelée à di­riger la so­ciété est celle qui est ca­pable d’assurer les meilleures mé­thodes de pro­duc­tion et, en cas de chan­ge­ment de mé­thode de pro­duc­tion, il se peut qu’une nou­velle classe soit ap­pelée à en prendre la di­rec­tion. […] En d’autres termes, ce ne sont pas les in­té­rêts des classes, mais les in­té­rêts de la so­ciété tout en­tière qui sont l’agent ul­time de l’histoire de la so­ciété. » 14

Selon Gramsci, pour dé­ter­miner cet in­térêt, nous dis­po­sons de deux élé­ments. « 1. Le prin­cipe selon le­quel au­cune so­ciété ne s’assigne une tâche sans dis­poser des condi­tions né­ces­saires et suf­fi­santes pour pou­voir l’accomplir ou, du moins, sans qu’elles com­mencent à émerger et à se dé­ve­lopper ; et 2. Au­cune so­ciété ne dis­pa­raît et n’est rem­placée avant d’avoir dé­ve­loppé toutes les formes de vie pos­sibles en fonc­tion de ses rap­ports in­ternes. » 15Le champ de re­cherche his­to­rique que nous ve­nons d’évoquer est d’une im­por­tance po­litique décisive.

La phrase af­fir­mant que « la so­ciété ne s’assigne au­cune tâche sans dis­poser des condi­tions ma­té­rielles préa­lables pour pou­voir l’accomplir » ren­voie au pro­blème « de la for­ma­tion d’une nou­velle vo­lonté col­lec­tive ». L’analyse cri­tique de la si­gni­fi­ca­tion d’une telle af­fir­ma­tion im­plique d’étudier com­ment se forment les vo­lontés col­lec­tives du­rables et com­ment elles s’assignent en­suite des ob­jec­tifs di­rects ou in­di­rects, donc une ligne d’action col­lec­tive […]. Ce pro­blème trouve son ex­pres­sion mo­derne en termes de parti ou de coa­li­tion de partis. Com­ment s’initie la consti­tu­tion d’un parti, com­ment développe-t-il sa force d’organisation, son im­pact so­cial, etc. 16

C’est à Karl Po­lanyi que nous de­vons le concept de Grande trans­for­ma­tion par le­quel il dé­crit la tran­si­tion com­plexe, il y a plus de 300 ans, des so­ciétés féo­dales à l’économie de marché ca­pi­ta­liste. Il met cette tran­si­tion en corré­llation avec la grande crise éco­no­mique et po­li­tique des an­nées 1920 et 1930 : « Le fas­cisme tout comme le so­cia­lisme était ancré dans une so­ciété d’éco­nomie de marché qui se re­fu­sait à fonc­tionner. Cela s’est pro­duit au ni­veau mon­dial, ca­tho­lique en ce qui concerne son pé­ri­mètre et de façon uni­ver­selle en ce qui concerne son ap­pli­ca­tion ; les ré­sul­tats ont dé­passé la sphère écono­mique et pro­voqué une trans­for­ma­tion gé­né­rale de na­ture net­te­ment so­ciale. Il s’est ré­pandu dans presque tous les champs d’activité hu­maine, qu’ils soient po­li­tiques, éco­no­miques, phi­lo­so­phiques, ar­tis­tiques ou re­li­gieux. » 17

À l’instar de Po­lanyi et d’Antonio Gramsci, nous pro­po­sons de consi­dérer la crise mon­diale ac­tuelle comme une crise de trans­for­ma­tion. Cela im­plique d’interpréter la crise que nous vi­vons ac­tuel­le­ment en Eu­rope comme une crise du mode de vie ca­pi­ta­liste. La lutte pour dé­fendre notre ni­veau de vie et l’État-providence face à l’offensive de la classe di­ri­geante doit être liée à l’adaptation cultu­relle et psy­cho­lo­gique des êtres hu­mains et de la classe ou­vrière, à la réa­lité du chan­ge­ment mon­dial. Tel est le pro­cessus de « pas­sage de l’élément pu­re­ment éco­no­mique à l’élément éthique et politi­que » que Gramsci a qua­lifié de ca­tharsis 18.

Il faut pré­ciser une condi­tion né­ces­saire : de­puis 1970, non seule­ment le so­cia­lisme d’État des pays d’Europe de l’Est a dis­paru, mais l’influence de la gauche est éga­le­ment passée de15 à 7 %. À cela s’ajoute un chan­ge­ment qua­li­tatif no­table. Alors que, du­rant les an­nées1940 et 1950, de grands partis com­mu­nistes étaient les fi­gures de proue de la gauche eu­ro­péenne, leur in­fluence s’est consi­dé­ra­ble­ment ré­duite, en deux temps, dans les an­nées 1970puis 1990. Cette baisse a été contre­ba­lancée par l’importance crois­sante de partis de gauche d’un nou­veau type : gauche so­cia­liste, gauche éco­lo­giste, gauche po­pu­laire. Ils re­flètent for­te­ment la culture po­li­tique de leurs pays res­pec­tifs, mais ils ne re­pré­sentent pas en­core un mo­dèle gé­néral of­frant les ca­rac­té­ris­tiques d’une nou­velle for­ma­tion de gauche. Cela pose donc un pro­blème théorique.

Que de­vient donc la gauche de la gauche si elle adopte comme pré­misses le prin­cipe de la guerre de po­si­tion et l’hégémonie ? Une social-démocratie au lan­gage plus ra­dical, comme l’avait prédit Bruno Kreisky pour l’eurocom­munisme ? Gramsci a sou­levé le pro­blème théo­rique qui s’y rat­tache dans les ca­té­go­ries qu’il a fon­dées. « Existe-t-il une iden­tité to­tale entre guerre de po­si­tion et ré­vo­lu­tion pas­sive ? (Au­tre­ment dit, une ré­vo­lu­tion sans révolu­tion, re­le­vant d’une adap­ta­tion de la so­ciété, di­rigée d’en haut, à une nou­velle forme de pro­duc­tion). Ou, du moins, y a-t-il ou peut-on conce­voir une phase his­to­rique au cours de la­quelle les deux concepts [stra­té­giques] de­vront être consi­dérés comme iden­tiques… Nous sommes face au pro­blème sui­vant : en cours de lutte, la guerre de po­si­tion ou ré­vo­lu­tion pas­sive et la guerre de mou­ve­ment à l’initiative du peuple, ne sont-elles pas toutes deux tout au­tant in­dis­pen­sables » 19 de telle sorte que seule la fu­sion de leur ap­proche po­li­tique concoure à une stra­tégie basée sur un équi­libre rationnel ?

Au re­gard des défis ac­tuels, on peut aussi se de­mander si les dif­fi­cultés, les contra­dic­tions et les ten­sions pro­vo­quées par la par­ti­ci­pa­tion de partis de gauche à des gou­ver­ne­ments pro­viennent de leur in­ca­pa­cité ou du peu de pos­sibilités pour éta­blir un tel équilibre ?
Gramsci avait trouvé cette ques­tion suf­fi­sam­ment im­por­tante pour « exa­miner si on ne peut pas en tirer un prin­cipe gé­néral por­tant sur la po­li­tique, ou l’art » 20. Et il laisse en­tendre que la ré­ponse se trouve dans la créa­tion d’une dia­lec­tique po­li­tique entre so­cia­lisme ré­for­ma­teur et so­cia­lisme révo­lutionnaire. Il faut se rap­peler qu’il a écrit cela en des temps où l’Interna­tionale com­mu­niste par­lait de « fas­cisme so­cia­liste ». « Chacun des contraires de cette contra­dic­tion dia­lec­tique doit s’efforcer d’être plei­ne­ment lui-même et de s’investir à fond dans la lutte, avec ses propres « res­sources » mo­rales et po­li­tiques, pour per­mettre un vé­ri­table dé­pas­se­ment dia­lec­tique de cette contra­dic­tion. » 21

Le dés­équi­libre né des ré­vo­lu­tions bour­geoises du xixe siècle entre les ten­dances mo­dé­rées, d’une part, et celles de l’initiative po­pu­laire, d’autre part, ve­nait du fait que « la thèse seule dé­ve­lop­pait toutes ses pos­si­bi­lités de lutte jusqu’au mo­ment où elle ab­sor­be­rait les re­pré­sen­tants pré­sumés de l’antithè­se : c’est pré­ci­sé­ment cela la ré­vo­lu­tion pas­sive. » 22

« Être plei­ne­ment soi-même » ren­voie à la for­mule évo­quée plus haut : la ca­pa­cité de par­ti­ciper à la for­ma­tion d’un bloc his­to­rique équi­vaut à la capa­cité de contri­buer à la consti­tu­tion d’une classe pro­gres­siste, ce qui, au sens his­to­rique, équi­vaut à la for­ma­tion d’un parti politique.

J’ai tenté de mettre en évi­dence quelques ca­té­go­ries d’Antonio Gramsci, pour cla­ri­fier leur si­gni­fi­ca­tion et fa­ci­liter ainsi nos dé­bats. Dé­fi­nies dans le cadre de la grande crise et de l’échec de la gauche eu­ro­péenne dans les an­nées 1930, ces ca­té­go­ries peuvent éga­le­ment nous aider à com­prendre la si­tua­tion actuelle.

Enfin, et sur­tout, je me ré­fère à Gramsci parce que ses ca­té­go­ries peuvent être utiles pour es­quisser le plan de tra­vail à mettre en oeuvre pour re­fonder la gauche en Eu­rope. Pousser à ap­pro­fondir le débat théo­rique ne si­gnifie sûre­ment pas qu’il faut tra­vailler à trans­former les partis et mou­ve­ments en comi­tés d’experts en sciences so­ciales. Pour­tant, et à bien des égards, le monde d’aujourd’hui a be­soin d’être réinterprété.

Face à cette nou­velle « Grande trans­for­ma­tion » qui se tra­duit aujourd’hui sous la forme d’une crise de ci­vi­li­sa­tion, toutes les forces po­li­tiques et cultu­relles se trouvent confron­tées à la tâche de « faire émerger une nou­velle civili­sation », à tra­vers ceux qui sont prêts à s’investir pour en poser les bases : c’est à ces der­niers de trouver le mode de vie ori­ginal qui per­mettra à cette li­berté de croître ; c’est aujourd’hui une nécessité.

Notes
1. Gramsci An­tonio : Car­nets de prison, tome 7, Berlin, 1996, p. 1 563.
2. Ibidem, p. 1 578.
3. Gramsci An­tonio : « Car­nets de prison », tome 4, Berlin, 1992. p. 873
4. Ibid., p. 816.
5. Cf. Wimmer Ernst : An­tonio Gramsci und die Re­vo­lu­tion (An­tonio Gramsci et la ré­vo­lu­tion), Vienne, 1984. p. 15.
6. Cf. Ger­ra­tana Va­len­tino : « Ein­lei­tung » in (in­tro­duc­tion à) : An­tonio Gramsci, Car­nets de prison », tome 1, Berlin, 1991, p. 31.
7. Gramsci An­tonio : Car­nets de prison, tome 2, Berlin, 1991, p. 354.
8. Gramsci An­tonio : Car­nets de prison, tome 6, Berlin, 1991, p. 1 239.
9. Gramsci An­tonio : Car­nets de prison, tome 3, Berlin, 1992, p. 500.
10. Ibid., p. 499.
11. Marx Karl et En­gels Frie­drich : Die deutsche Ideo­logie/L’idéologie al­le­mande – In :Marx/Engels : Werke (MEW), tome 3, Berlin 1969, p. 35.
12. Gramsci An­tonio : Car­nets de prison, tome 5, Berlin, p. 1 045.
13. Ibid., p. 1 045.
14. Po­lanyi Karl : Chronik der großen Trans­for­ma­tion, Ar­tikel und Auf­sätze (19201947), Mar­burg, 2005, p. 270.
15. Gramsci An­tonio : Car­nets de prison, tome 3, p. 492.
16. Gramsci An­tonio : Car­nets de prison, tome 5, p. 1 050f.
17. Po­lanyi Karl : The Great Trans­for­ma­tion, Boston, 2001, p. 248.
18. Gramsci An­tonio, tome 6, p. 1 259.
19. Gramsci An­tonio, tome 7, p. 1 727.
20. Ibid.
21. Ibid.
22. Ibid.
23. Gramsci An­tonio, tome 1, p. 132.

Walter Baier / Éco­no­miste au­tri­chien, co­or­don­na­teur du Ré­seau Trans­form ! Eu­rope. Ex­traits de l’intervention pro­noncée lors du sé­mi­naire « Si­gni­fi­ca­tions, su­jets et es­paces de transforma­tion » or­ga­nisé par Trans­form ! à Flo­rence, les 29 et 30 mai 2010.