23/3/13

Gramsci / Langue nationale et grammaire

Antonio Gramsci
  • A propos de l’Essai de Croce: “Cette table ronde est carrée”
L’emploi même que fait Croce de la proposition montre qu’elle est « expressive » donc justifiée : on peut dire la même chose de toutes les « propositions », y compris des propositions qui ne sont pas « techniquement « grammaticales, qui peuvent être expressives et justifiées dans la mesure où elles ont une fonction, même négative (pour mettre en évidence l’« erreur « de grammaire, on peut employer une incorrection).

Le problème se pose donc différemment, en termes de « discipline à l’historicité du langage » dans le cas des « incorrections » (qui sont
absence de « discipline « mentale, néologisme, particularisme provincial, jargon, etc.) ou dans d’autres termes (dans le cas proposé par l’essai de Croce, l’erreur est établie ainsi : une telle proposition peut apparaître dans la représentation d’un « fou », d’un anormal, etc., et acquérir une valeur expressive absolue ; comment représenter quelqu’un qui n’est pas « logique « sinon en lui faisant dire des « choses illogiques «  ?). En réalité, tout ce qui est « grammaticalement exact » peut être justifié aussi du point de vue esthétique, logique, etc., si on l’envisage non pas dans la logique particulière de l’expression immédiatement mécanique, mais comme élément d’une représentation plus vaste et plus globale.

La question que veut poser Croce : « Qu’est-ce que la grammaire ? » ne peut pas avoir de solution dans son essai. La grammaire est « histoire « ou « document historique » : elle est la « photographie « (ou bien les traits fondamentaux de la « photographie ») d’une phase déterminée d’un langage national (collectif) formé historiquement et en continuel développement. La question pratique peut être : dans quel but cette photographie ? Pour faire l’histoire d’un aspect de la civilisation, ou pour modifier un aspect de la civilisation ? La prétention de Croce conduirait à nier toute valeur à un tableau représentant entre autres, par exemple, une... sirène : autrement dit, on devrait conclure que toute proposition doit correspondre au vrai ou au vraisemblable, etc.

(La proposition peut être non logique en soi, contradictoire, mais en même temps « cohérente » dans un cadre plus vaste.)

Combien peut-il y avoir de formes de grammaire ? Pas mal, certainement. Il y a la forme « immanente » au langage lui-même, qui nous fait parler « selon la grammaire » sans le savoir, tout comme le personnage de Molière faisait de la prose sans le savoir. Et ce rappel ne doit pas sembler inutile, car Panzini (Guide de grammaire italienne, 18° mille) ne paraît pas distinguer entre cette « grammaire » et la grammaire « normative » écrite dont il veut parler et qui lui semble être la seule grammaire pouvant exister. La préface à la première édition est pleine d’aménités, qui ont d’ailleurs leur signification chez un écrivain (tenu pour un spécialiste) de grammaire, telle l’affirmation que « nous pouvons écrire et parler même sans grammaire ».

En réalité, à côté de la « grammaire immanente » à tout langage, il existe aussi de fait, c’est-à-dire même si elle n’est pas écrite, une (ou plusieurs) grammaire « normative » et qui est constituée par le contrôle réciproque par l’enseignement réciproque, par la « censure » réciproque, qui se manifestent à travers les questions : « Qu’as-tu compris ? », « Que veux-tu dire ? », « Explique-toi mieux », etc., à travers la caricature et la moquerie, etc. Tout cet ensemble d’actions et de réactions contribue à déterminer un conformisme grammatical, autrement dit, à établir des « normes » et des jugements de correction ou d’incorrection, etc. Mais cette manifestation « spontanée » d’un conformisme grammatical est nécessairement décousue, discontinue, limitée à des couches sociales locales ou à des centres locaux. (Un paysan qui s’urbanise finit par se conformer au parler de la ville sous la pression du milieu citadin ; à la campagne on cherche à imiter le parler de la ville ; les classes subalternes cherchent à porter comme les classes dominantes et les intellectuels, etc.).

On pourrait tracer un tableau de la « grammaire normative » qui est spontanément à l’oeuvre dans toute société, dans la mesure où celle-ci tend à s’unifier soit comme territoire, soit comme culture, c’est-à-dire dans la mesure où il y a, dans cette société, une couche dirigeante dont la fonction est reconnue et respectée. Le nombre des « grammaires spontanées » ou « immanentes » est incalculable et on peut dire, en théorie, que chacun a sa grammaire. Toutefois, il faut relever à côté de cette « désagrégation « de fait, les mouvements unificateurs de plus ou moins grande ampleur, soit comme aire territoriale, soit comme « volume linguistique ». Les « grammaires normatives » écrites tendent à embrasser tout un territoire national et tout le « volume linguistique » pour créer un conformisme linguistique national unitaire, qui situe d’ailleurs à un niveau supérieur l’ « individualisme » expressif parce qu’il donne un squelette plus robuste et plus homogène à l’organisme linguistique national dont chaque individu est le reflet et l’interprète (système Taylor et autodidacisme [22]).

Grammaires historiques et non seulement normatives. Il est évident que celui qui écrit une grammaire normative ne peut pas ignorer l’histoire de la langue dont il veut proposer une « phase exemplaire » comme la « seule » digne de devenir de façon « organique » et « totalitaire » la langue « commune » d’une nation, en lutte et en concurrence avec d’autres « phases » , avec d’autres types ou d’autres schémas qui existent déjà (liés à des développements traditionnels ou à des tentatives inorganiques et incohérentes des forces qui, comme on l’a vu, agissent continuellement sur les « grammaires » spontanées et immanentes au langage). La grammaire historique ne peut pas ne pas être « comparative » : expression qui analysée à fond, indique la conscience intime que le fait linguistique, comme tout autre fait historique, ne peut pas avoir de frontières nationales strictement définies, mais que l’histoire est toujours « histoire mondiale » et que les histoires particulières ne vivent que dans le cadre de l’histoire mondiale. La grammaire normative a d’autres buts, même si elle ne peut pas imaginer la langue nationale hors du cadre des autres langues, qui influent par des voies innombrables et souvent difficiles à contrôler sur cette langue (qui peut contrôler l’apport des innovations linguistiques dû aux émigrants rapatriés, aux voyageurs, aux lecteurs de journaux en langues étrangères, aux traducteurs, etc.).

La grammaire normative écrite présuppose donc toujours un « choix », une orientation culturelle, c’est-à-dire qu’elle est toujours un acte de politique culturelle nationale. On pourra discuter sur la meilleure façon de présenter le « choix » et l’ « orientation » pour les faire accepter de bon gré, autrement dit on pourra discuter des moyens les plus opportuns pour obtenir le but ; il n’y a pas de doute qu’il y ait un but à atteindre, qui a besoin de moyens appropriés et conformes, c’est-à-dire qu’il s’agisse d’un acte politique.

Gramsci au début des années 20

Problèmes: quelle est la nature de cet acte politique et doit-il soulever des oppositions de « principe », une collaboration de fait, des oppositions de détail, etc. Si l’on part du présupposé qu’il faut centraliser ce qui existe déjà à l’état diffus, disséminé mais inorganique et incohérent, il semble évident qu’une opposition de principe n’est pas rationnelle ; il faut au contraire une collaboration de fait et une acceptation volontaire de tout ce qui peut servir à créer une langue nationale commune, dont la non-existence provoque des frictions surtout dans les masses populaires où les particularismes locaux et les phénomènes de psychologie étroite et provinciale sont plus tenaces qu’on ne le croit ; il s’agit en somme d’une intensification de la lutte contre l’analphabétisme, etc. L’opposition de fait existe déjà dans la résistance des masses à se dépouiller d’habitudes et de psychologies particularistes. Résistance stupide provoquée par les adeptes fanatiques des langues internationales [23]. Il est clair que dans cet ordre de problèmes, on ne peut pas discuter la question de la lutte nationale d’une culture hégémonique contre d’autres nationalités ou restes de nationalités.

Panzini ne se pose pas même de loin ces problèmes, et ses publications grammaticales sont pour cette raison incertaines, contradictoires, oscillantes. Il ne se demande pas par exemple — et cette question ne manque pourtant pas d’importance pratique — quel est aujourd’hui le centre d’où, par le bas, irradient les innovations linguistiques : Florence, Rome, Milan. Mais il ne se demande d’ailleurs même pas s’il existe (et quel il est) un centre d’irradiation spontanée par le haut, c’est-à-dire sous une forme relativement organique, continue, efficiente, et si cette irradiation peut être réglée et intensifiée.

Foyers d’irradiation des innovations linguistiques dans la tradition et d’un conformisme linguistique national dans les grandes masses nationales. L’école ; Les journaux ; Les écrivains d’art et les écrivains populaires ; Le théâtre et le cinéma sonore ; La radio ; Les réunions publiques de tout genre, y compris les réunions religieuses ; Les relations de « conversation » entre les différentes couches de la population des plus cultivées aux moins cultivées [24] ; Les dialectes locaux, entendus en divers sens (des dialectes les plus localisés à ceux qui embrassent des ensembles régionaux plus ou moins vastes ; comme le napolitain pour l’Italie méridionale, le palermitain et le catanais pour la Sicile, etc.). Puisque le processus de formation, de diffusion et de développement d’une langue nationale unitaire se fait à travers tout un ensemble de processus moléculaires, il est utile d’avoir conscience du processus dans son ensemble pour être en mesure d’y intervenir activement avec le maximum de résultats. Il ne faut pas considérer cette intervention comme « décisive » et imaginer que les buts proposés seront tous atteints dans leur détail, c’est-à-dire qu’on obtiendra une langue unitaire déterminée : on obtiendra une langue unitaire si elle est une nécessité, et l’intervention organisée accélèrera le rythme du processus déjà existant. On ne peut ni prévoir ni établir ce que sera cette langue ; en tout cas, si l’intervention est « rationnelle », elle sera organiquement liée à la tradition, ce qui n’est pas sans importance dans l’économie de la culture.

Manzoniens et « classicistes » avaient un type de langue à faire prévaloir. Il n’est pas juste de dire que ces discussions ont été inutiles et n’ont pas laissé de traces dans la culture moderne, même si elles ne sont pas très importantes. En réalité, en ce dernier siècle, la culture unitaire s’est étendue et donc aussi avec elle une langue unitaire commune. Mais la formation historique de la nation italienne, dans son ensemble, avait un rythme trop lent. Chaque fois qu’affleure d’une façon ou d’une autre la question de la langue [25], cela signifie qu’une série d’autres problèmes est en train de se poser ! : la formation et l’élargissement de la classe dirigeante, la nécessité d’établir des rapports plus intimes et plus sûrs entre les groupes dirigeants et la masse populaire nationale, c’est-à-dire de réorganiser l’hégémonie culturelle. Divers phénomènes se produisent aujourd’hui qui indiquent une renaissance de ces questions : publications de Panzini, Trabalza, Alladoli, Monelli, rubriques dans les journaux, interventions des directions syndicales, etc.

Différents types de grammaire normative. Pour les écoles, pour les personnes dites cultivées. En réalité, la différence est due au degré différent de développement intellectuel du lecteur ou du spécialiste, et donc à la technique différente qu’il faut employer pour faire apprendre ou pour intensifier chez les jeunes élèves la connaissance organique de la langue nationale ; on ne peut pas négliger, en ce qui concerne ces jeunes élèves, le principe didactique d’une certaine rigidité autoritaire, péremptoire (« il faut dire comme cela ») ; il faut au contraire « persuader » les «autres» pour leur faire accepter librement une solution déterminée comme la solution la meilleure (que l’on démontre être la meilleure en atteignant le but proposé et partagé, lorsqu’il est partagé).

Il ne faut pas oublier en outre que d’autres éléments du programme didactique d’enseignement général, comme certains éléments de logique formelle, ont été greffés sur l’étude traditionnelle de la grammaire normative : on pourra discuter pour savoir si cette greffe est opportune ou non, si l’étude de la logique formelle est justifiée ou non (elle semble justifiée et il semble juste aussi qu’elle accompagne l’étude de la grammaire, plus que de l’arithmétique, etc., en raison de leur similitude de nature, et parce que, liée à la grammaire, la logique formelle est relativement vivifiée et facilitée) mais il ne faut pas laisser la question de côté.

Grammaire historique et grammaire normative. Une fois établi que la grammaire normative est un acte politique et que ce n’est qu’en partant de ce point de vue que l’on peut justifier « scientifiquement » son existence et l’énorme travail de patience que réclame son apprentissage (autant de travail qu’il en faut pour obtenir que des centaines de milliers de recrues d’origine et de préparation intellectuelles les plus disparates naisse une armée homogène et capable de se mouvoir et d’agir simultanément et de façon disciplinée : autant de « leçons pratiques et théoriques » dérèglements, etc.), il faut poser son rapport avec la grammaire historique.
Le fait de ne pas avoir défini ce rapport explique un grand nombre des incongruités des grammaires normatives jusqu’à la grammaire de Trabalza-Allodoli [26]. Il s’agit de deux choses distinctes et en partie différentes, comme l’histoire et la politique, mais qui ne peuvent pas être pensées indépendamment l’une de l’autre : comme la politique de l’histoire. D’ailleurs, puisque l’étude des langues comme phénomène culturel est née de besoins politiques (plus ou moins conscients et consciemment exprimés), les nécessités de la grammaire normative ont influé sur la grammaire historique et sur ses « conceptions législatives » (tout au moins cet élément traditionnel a renforcé au siècle dernier l’application de la méthode naturaliste-positiviste à l’étude de l’histoire des langues conçue comme « science du langage »). Il ressort de la grammaire de Trabalza et aussi du compte rendu éreintant de Schiaffini (Nuova Antologia, 16 septembre 1934) combien même les prétendus « idéalistes » n’ont pas compris le renouvellement apporté à la science du langage par les doctrines de Bartoli. La tendance de l’« idéalisme » a trouvé son expression la plus complète chez Bertoni : il s’agit d’un retour à de vieilles conceptions rhétoriques sur les mots « beaux » et « laids » en soi et pour soi, conceptions revernies par un nouveau langage pseudo-scientifique. En réalité, on tente de trouver une justification extrinsèque à la grammaire normative, après ’en avoir tout aussi extrinsèquement « démontré » l’« inutilité » théorique et même pratique.

L’essai de Trabalza sur l’Histoire de la grammaire pourra fournir des indications utiles sur les interférences entre grammaire historique (ou mieux histoire du langage) et grammaire normative, sur l’histoire du problème, etc.

Grammaire et technique

Peut-on poser le problème pour la grammaire comme pour la « technique » en général ? La grammaire est-elle seulement la technique de la langue ? En tout cas, la thèse des idéalistes, surtout la thèse gentilienne, de l’inutilité de la grammaire et de son exclusion de l’enseignement scolaire est-elle justifiée ? Si l’on parle (on s’exprime avec des mots) d’une façon historiquement déterminée pour des nations ou pour des aires linguistiques, peut-on se passer d’enseigner cette « façon historiquement déterminée » ? Une fois admis que la grammaire normative traditionnelle est insuffisante, est-ce une bonne raison pour n’enseigner aucune grammaire, c’est-à-dire pour ne se préoccuper d’aucune façon d’accélérer l’apprentissage de la manière de parler déterminée d’une certaine aire linguistique, mais de laisser « apprendre la langue dans le langage vivant » ou autres expressions de ce genre employées par Gentile ou par les gentiliens ? Il s’agit au fond d’une forme de libéralisme des plus extravagantes et des plus biscornues.

Différences entre Croce et Gentile

D’habitude, Gentile s’appuie sur Croce, en en exagérant jusqu’à l’absurde quelques positions théoriques. Croce soutient que la grammaire ne fait partie d’aucune des activités spirituelles théoriques élaborées par lui, mais il finit par trouver dans la « pratique » la justification d’un grand nombre d’activités niées d’un point de vue théorique : Gentile exclut aussi de la pratique, dans un premier temps, ce qu’il nie théoriquement, quitte à trouver ensuite une justification théorique aux manifestations pratiques les plus dépassées et les plus injustifiées techniquement.

Doit-on apprendre « systématiquement » la technique ? Il est arrivé que la technique de l’artisan de village s’oppose à celle de Ford. On apprend la « technique industrielle » de bien des façons : artisans, pendant le travail de l’usine lui-même, observant comment les autres travaillent (et donc avec une plus grande perte de temps et d’énergie et seulement partiellement) ; dans les écoles professionnelles (dans lesquelles on apprend systématiquement tout le métier, même si quelques-unes des notions apprises ne doivent servir qu’un petit nombre de fois dans la vie, et même jamais) ; par la combinaison des différentes manières, avec le système Taylor-Ford qui crée un nouveau type de qualification et de métier limité à des usines déterminées, et même à des machines ou à des moments du processus de production.

La grammaire normative, que l’on ne peut concevoir séparée du langage vivant que par abstraction, tend à faire apprendre l’ensemble de l’organisme de la langue déterminée et à créer une attitude spirituelle qui rend apte à s’orienter toujours dans le domaine linguistique (voir la note sur l’étude du latin dans les écoles classiques) [27].

Si la grammaire est exclue de l’école et n’est pas « écrite », on ne peut pas l’exclure, pour autant, de la « vie » réelle, comme on l’a déjà dit dans une autre note : on exclut seulement l’intervention organisée et unitaire dans l’apprentissage de la langue et, en réalité, on exclut de l’apprentissage de la langue cultivée la masse populaire nationale, puisque la couche dirigeante la plus élevée, qui parle traditionnellement le « beau langage » , transmet cette langue de génération en génération, à travers un processus lent qui commence avec les premiers balbutiements de l’enfant sous la direction des parents, et qui se poursuit dans la conversation (avec ses « on dit ainsi », « on doit dire ainsi », etc.) toute la vie : en réalité, on étudie « toujours » la grammaire, etc. (par l’imitation des modèles admirés, etc.). Il y a, dans la position de Gentile, beaucoup plus de politique qu’on ne le croit et beaucoup d’attitude réactionnaire inconsciente comme du reste on l’a noté d’autres fois à d’autres occasions ; il y a toute l’attitude réactionnaire de la vieille conception libérale, il y a un « laisser faire, laisser passer » qui n’est pas justifié comme il l’était chez Rousseau (et Gentile est plus rousseauiste qu’il ne le croit) par l’opposition à la paralysie de l’école jésuite, mais il est devenu une idéologie abstraite et « anhistorique ».

Ce qu’on appelle « question de la langue ». Il semble clair que le De vulgari eloquentia [28] de Dante est à considérer essentiellement comme un acte de politique culturelle-nationale (au sens qu’avait « national » à cette époque et chez Dante), de même que ce qu’on appelle « la question de la langue » — qui devient intéressante à étudier de ce point de vue — a toujours été un aspect de la lutte politique. La « question de la langue » a été une réaction des intellectuels face à l’écroulement de l’unité politique, survenu en Italie sous le nom d’ « équilibre des Etats italiens », face à l’écroulement et à la désintégration des classes économiques et politiques qui s’étaient formées après l’an Mille avec les Communes ; elle représente la tentative, dont on peut dire qu’elle a réussi pour une bonne part, de préserver et même de renforcer une couche intellectuelle unitaire dont l’existence allait revêtir une grande importance au XVIIIe et au XIXe siècles (pendant le Risorgimento). Le petit livre de Dante a lui aussi une grande importance pour l’époque à laquelle il fut écrit : les intellectuels italiens de la période la plus luxuriante des Communes rompent, non seulement dans les faits mais aussi en élevant le fait à la théorie, avec le latin et justifient la langue vulgaire en l’exaltant contre le « mandarinat » latinisant, au moment même où la langue vulgaire s’illustre dans de grandes manifestations artistiques. Que la tentative de Dante ait eu une importance innovatrice énorme, on le voit plus tard avec le retour du latin comme langue des gens cultivés (et ici peut se greffer la question du double aspect de l’Humanisme et de la Renaissance, qui furent essentiellement réactionnaires du point de vue national populaire et progressistes comme expression du développement culturel des groupes intellectuels italiens et européens).

Antonio Gramsci, Cahier XXI (29) écrit en 1935. (L.V.N., pp. 197-205.)
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