25/3/13

Gramsci et les néo-gramsciens / Une véritable théorie de la révolution?

Antonio Gramsci ✆ Stephen Alcorn
Né en 1891 et mort en 1937,Gramsci était un intellectuel et homme politique socialiste de tradition marxiste. Italien de nationalité, il a fait ses études supérieures dans la ville de Turin qui à l’époque était
« …le centre du mouvement d’industrialisation de l’Italie et le lieu où la classe ouvrière italienne commença à s’organiser. » [1]
Suite à des problèmes de santé et d’argent [2] (on pourra y voir des facteurs sociopsychologiques pertinents pour la compréhension de sa pensée), Antonio Gramscidevra mettre fin à ses études universitaires, mais son éducation ne s’arrêtera pas là pour autant. En effet, son apprentissage de la politique va se poursuivre sur le terrain avec sa participation régulière aux réunions du syndicat Confederazione General del Lavaro et du parti socialiste.[3] Ainsi, le penseur italien sera amené à côtoyer, tant géographiquement qu’historiquement, les effets sociaux qu’engendrera le
phénomène d’industrialisation dans son pays lui permettant dès lors d’en mesurer les conséquences sociétales directement.

Il est notable de voir que le parcours de cet intellectuel, loin d’être celui d’un pur théoricien, a était marqué par de la véritable réalité sociale. En effet, en assistant aux réunions syndicales et au débat politique il vit et voit l’inégalité des rapports de force des classes sociales. De plus, sa famille et lui-même ont souffert de problèmes d’argent, problèmes ayant eu une incidence directe sur l’accession à son éducation. Par conséquent, la théorie politique de ce penseur est marquée par du sens, par de la combativité avec l’idée, toujours animée, d’agir pour faire réellement changer les choses ;
« la pensée « désintéressée », je veux dire l’étude pour l’étude, m’est difficile [...] je n’aime pas lancer des pierres dans le noir ; je veux percevoir un interlocuteur ou un adversaire concret ». [4]
Alors qu’en 1917 la révolution soviétique s’opère et dont l’écho ne manquera pas de faire bruit en Europe de l’Ouest, en Italie c’est le régime fasciste de Mussolini qui s’installe à partir de 1922. Le gouvernement italien va très vite museler toute tentative d’opposition politique. À cette époque, Antonio Gramsci étant député et secrétaire général du Parti communiste italien sera arrêté. Le procureur général conclura son réquisitoire contre Gramsci en ces termes ;
«Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans !». [5]
Quelle meilleure preuve que ce procès et cette fin de réquisitoire pour démontrer que la perspicacité de la pensée de l’auteur italien était perçue comme réellement subversive par le pouvoir en place ? Qui dit pensée subversive dit pensée à haut potentiel réalisateur, cause de sa subversion justement.

Cadre conceptuel de la pensée Gramscienne

C’est en prison que Gramsci élaborera l’essentiel de la théorie qui nous intéresse. Imprégné de marxisme et d’influence d’auteur comme Machiavel[6], l’intellectuel socialiste va nous parler d’hégémonie culturelle, de transformismo, de blocs historiques, d’intellectuels, de société civile, d’État capitaliste dirigeant la société au moyen de la coercition et du consentement.

Gramsci affirme que la base sociétale est marquée par les rapports de production. L’État, prenant racine sur cette base, est composé de deux entités majeures que sont d’une part la société politique (gouvernement, armée, justice, institutions politiques…) détenant le pouvoir coercitif et, d’autre part, la société civile (société bourgeoise), composée, notamment d’intellectuels ayant pour but de rechercher le consentement spontané de la base sociétale en produisant l’idéologie légitimant le pouvoir en place.

Autrement dit, la classe dominante maintient sa position de dominance par le biais d’un prosélytisme bourgeois dont le tour de force est de faire passer les intérêts de la classe dominante pour les intérêts de la société dans son ensemble. Cette extension est possible grâce au discours idéologique (des intellectuels de la société civile) et grâce à la culture, au sens général du terme. Cette façon de procéder va donner lieu à ce queGramsci appelle l’hégémonie culturelle, voulant dire par là que la société est imprégnée dans tous les pores de sa peau (culturel, politique, sociale) de la domination de la classe dominante. C’est d’ailleurs ce concept d’hégémonie culturelle qui va expliquer pourquoi, selon Gramsci, la révolution prédite par Marx ne s’est pas produite.

Le transformismo est le concept qui recouvre le fait que les intellectuels de la société civile vont chercher à convaincre les intellectuels organiques (intellectuels du peuple) du bien-fondé de la société, évitant par là une révolution par le bas. Rappelons ici que c’est le volet « consentement » de l’État qui est mis en marche pour le maintien de l’hégémonie. L’union des forces sociales qui va contribuer à l’hégémonie (maintenant le statu quo) est désignée par Gramsci comme étant un bloc historique.

Avec cette présentation rapide et purement descriptive des concepts gramsciens, on peut d’ores et déjà émettre des commentaires quant à la théorie, commentaires qui vont nous aider, par la suite, à analyser avec plus de précisions les auteurs néo-gramsciens.

De l’importance des idées, du discours, et de la culture dans le rôle du maintien du pouvoir en place ; une mise en lumière remarquable de l’analyse Gramscienne.

Tout d'abord, il est frappant de voir l’importance qu’accorde Gramsci aux idées et à la culture dans le rôle du maintien du pouvoir en place. Il est vrai qu’un pouvoir, quelle que soit sa forme, ne peut être maintenu par le seul biais de la force coercitive. Pourquoi cela ?

Pour utiliser une métaphore, on pourrait dire que la recherche du consentement par les idées, le discours et la culture est l’huile sociale qui va lubrifier le moteur étatique. La seule force du moteur (la coercition étatique) ne pourrait entrainer très longtemps un véhicule, si, les éléments mécaniques composant le moteur de ce dernier ne sont pas lubrifiés. L’élément idéologique et culturel va servir de lubrifiant social pour la machinerie de l’État bourgeois. La preuve en est que même les dictatures les plus violentes n’affirment jamais à leur peuple que le gouvernement est effectivement une dictature. Ces mêmes gouvernements ne se contentent jamais de leurs seules forces militaires et/ou policières pour asseoir et maintenir leur domination, alors même que ce qui caractérise la dictature c’est le fait de s’imposer et se maintenir au pouvoir sans prendre en considération le consentement du peuple. Le régime nord-coréen de Kim Jong il produit des livres, des films, de la musique, des mythologies à la gloire de son souverain, la culture populaire gravite entièrement autour du culte de la personne de Kim Jong Il qui est sciemment mise en place[7]. Dans le régime saoudien du roi Abdallah, il existe ce qu’on appelle les théologiens de l’oppression[8], ce sont des théologiens qui instrumentalisent l’Islam dans le but de discréditer tout mouvement populaire et par là protéger et légitimer l’oligarchie en place alors même qu’il n’existe aucune opposition politique interne sérieusement établit pour menacer le pouvoir. Comme la population est majoritairement croyante, c’est la religion qui est principalement instrumentalisée, ainsi l’idéologie du pouvoir s’implante dans toutes les sphères culturelles profitables (religion, littérature, musique…).

De ce point de vue la théorie gramscienne est tout à fait pertinente et salutaire pour l’esprit, car elle nous fait prendre conscience que derrière toute idée véhiculée, même, et surtout, les plus banales (en apparence), peuvent se cacher des intérêts de la classe dominante. Finalement, le discours, les idées et la culture sont piégés, on pense vouloir pour soi, alors que c’est la classe dominante qui nous fait vouloir ce quelle souhaite que l’on veuille. L’hégémonie culturelle c’est l’aliénation de soi par le logos. Pour expliciter cette réalité avec encore plus de clarté, prenons une période historique particulièrement parlante à ce sujet, celle de l’histoire de la naissance de la société de consommation de masse.

Aux États-Unis le début du 20e siècle est marqué par l’avènement de la société de consommation de masse. De grandes usines fabriquent en quantité énorme toutes sortes de biens de consommation. Seulement les industriels s’inquiètent, ils redoutent que leurs stocks gigantesques de produits à venir ne trouvent pas de consommateurs sur le long terme, avec cette idée qu’une fois que les gens ont acheté, ils n’achèteront plus[9]. Pour s’assurer que leurs stocks s’écouleront bien entièrement ils font appel à Edward Bernays, (neveu du célèbre Freud) qui sera un des acteurs clefs de la transformation de la société américaine qui va passer d’une société du besoin à une société de consommation de masse. Bernays va se servir des concepts de la psychanalyse, découvert par son oncle pour pousser les gens à consommer toujours plus de biens[10]. Le tour de force du neveu de Freud a été de faire admettre à la société, par le biais de pub et de coup marketing, que les biens de consommation (voiture, cigarette, vêtement à la mode) reflétaient la personnalité et l’identité des individus. Ainsi pour être et exister en société il faut consommer. Quand, par exemple, les « industriels de la cigarette » sont venus le voir à cause du fait que les femmes ne fumaient pas et donc n’acheter pas de cigarette, Barneys a élaboré un discours publicitaire et une marche publique médiatiser avec des femmes, cigarette à la bouche, pour dire que les femmes étaient oppressées par leurs maris et qu’un des moyens de leur émancipation sociale serait de se mettre à fumer, la cigarette représentant le pouvoir phallique dans l’inconscient masculin. De cette manière, les femmes, en fumant, seraient censées s’approprier ce pouvoir typiquement masculin. Elles afficheraient leurs personnalités et donc leur non-soumission. Ici on a un parfait exemple de discours idéologico-culturel de la classe dominante, qui, voulant augmenter ses parts de marchés, utilise un intellectuel de leur rang (Edward Bernay) produisant un discours sensé profiter à la société en général (l’émancipation des femmes, l’affirmation de soi, la rébellion face à l’ordre établit…), mais qui, en réalité, ne profite qu’au détenteur du grand capital et de l’appareil de production, nui à la santé des citoyens, et remplace l’identité réellement culturelle de l’individu (historique, religieuse, philosophique, familiale....) par l’identité de la marque (en fumant telle marque de cigarette, je suis libre, ect.)

La théorie gramscienne au travers de son concept de transformismo, d’hégémonie culturelle, et de bloc historique rend parfaitement compte de ces grands phénomènes (comme la mutation de la société occidentale en société de consommation de masse) qui sous leurs aspects culturels, historiques, et techniques cachent une réalité beaucoup plus cynique.

Les néo-gramsciens / De la fidélité aux concepts gramsciens à l’innovation dans leurs adaptations au cadre international

Les néo-gramsciens vont faire leurs apparitions dès la décennie des années 80 avec des auteurs comme Cox, Gill ou Culter. Ces auteurs reprennent les conceptsgramsciens pour les appliquer à l’échelle d’analyse internationale et ainsi tenter de décrire l’hégémonie au sein du système international avec, notamment, une critique de la pensée néolibérale présente chez les acteurs mondiaux.

Dans son texte « Gramsci, Hegemony and International Relations : An Essay in Method »[11] Robert Cox précise dans son préambule que Gramsci, dans les cahiers de prison, n’a pas, sans grande surprise, grand-chose à dire sur le système international.[12]En revanche Cox trouve que la pensée de Gramsci, et en particulier son concept d’hégémonie, peut être utile pour la compréhension du système international.

Dans son article intitulé « Gramsci, Law, and the Culture of Global Capitalism »[13]Culter, reprend les mêmes concepts (hégémonie, blocs historiques, transformismo) et, comme Cox, elle souligne leurs pertinences pour décrypter l’ordre mondial actuel. Quant à Gill, ce dernier reprend lui aussi la logique Gramscienne dans son article,[14]mais en introduisant des nouveaux termes, recouvrant sensiblement la même chose que les termesgramsciens. Gill introduit ses concepts de « néolibéralisme disciplinaire » et de « nouveau constitutionnalisme » qui correspondent plus généralement à l’idée d’hégémonie culturelle (un discours idéologique (néolibéralisme disciplinaire) mis en œuvre par un processus de normativatision des intérêts de la classe dominante (nouveau constitutionnalisme). C’est ce que nous allons voir avec une analyse à la fois ciblée et croisée des textes.

La chose remarquable qui, déjà, doit être souligné est que, les concepts de Gramsci, élaborés dans un contexte historique particulier et en réponse à des adversaires précis et temporels (régime fasciste italien), puissent être suffisamment puissants pour trouver écho 50 ans plus tard dans des théories tentant de décrire un système international s’étant grandement complexifié depuis, alors qu’initialement, les concepts n’étaient pas élaborés pour ce genre de cible théorique. Cette adaptabilité des concepts dénote que, plus qu’une simple description d’un système en place, la théoriegramscienne est une véritable conception du pouvoir et de son maintien. Ici on retrouve un peu de l’intemporalité de l’œuvre de Machiavel.[15]

Durant toute la première partie de son article, Robert Cox expose les concepts de Gramsci, que nous avons déjà explicités plus haut. Par la suite Robert Cox va appliquer le concept d’hégémonie au « world order ». Premièrement, l’auteur précise bien que l’hégémonieGramscienne diffère de l’hégémonie que l’on entend habituellement lorsque l’on parle des relations internationales (qui dans ce cas a le sens de la domination d’un État sur les autres). Cox nous dit que l’hégémonie au niveau international « …is not merely an order among states »[16], mais plutôt un ordre au sein duquel il existe une économie mondiale, avec un mode de production dominant pénétrant tous les États. En plus de ce tissu économique dominant, c’est aussi, nous dit Cox, la mise en place de relations sociales internationales qui lient entre elles les classes sociales des différents pays. L’auteur souligne trois dimensions de l’hégémonie mondiale ;
«World hegemony is describable as a social structure, an economic structure, and a political structure and it cannot be symply one of these things but must be all three.» [17]
Ainsi, le concept d’hégémonie gramscienne tel qu’adaptée par Cox, offre une vision complexe des relations internationales. Dans cette perspective, l’ordre international n’est pas réduit à la centralité de l’État, même si ce dernier est considéré comme un élément important du système (cadre ou s’exercent les rapports de production). Cox intègre, aussi, le rôle des normes et des institutions internationales dans le mécanisme de l’hégémonie mondiale.

En effet, chez Cox, les institutions internationales agissent comme des sortes d’organes tampons qui, d’une part, répandent l’hégémonie mondiale et, d’autre part, absorbent, tout ce qui pourrait aller à l’encontre cette hégémonie[18]exactement à la manière de l’intellectuel de la société civile qui, chez Gramsci, tente de convaincre l’intellectuel organique de sorte à maintenir l’inégalité générale du rapport de force.

Là encore, l’analyse est tout à fait pertinente, mais parons d’ores et déjà le contre-argument (facile) que Cox pourrait se voir opposer, celui de la théorie du complot, contre argument qui consisterait à voir, derrière ce concept d’hégémonie mondiale, l’idée qu’une élite mondiale unitaire et organisée (idée simplificatrice) contrôlerait l’ensemble du système international. Ce n’est absolument pas ce que dit Cox, l’analyse est plus subtile et systémique, elle décortique la « machinerie » hégémonique en mettant en relief le rôle que joue la puissance économique, sociale et politique pour ceux qui se trouvent du bon côté du rapport de force. Les classes nationales bourgeoises interconnectées entre elles au niveau mondial ont une longueur d’avance par rapport aux classes ouvrières par le capital qu’elles détiennent. Avec une telle longueur d’avance, ces classes dominantes peuvent se donner une force d’action sur le plan politique, c’est pourquoi elles dominent politiquement au sein de l’État bourgeois[19], et cette domination va pouvoir se perpétuer grâce à la mise en place de l’hégémonie culturelle (qui explique, rappelons-le, l’absence de la révolution prédite par Marx).

C’est tout naturellement que pour changer l’ordre mondial, Cox propose, toujours en s’appuyant surGramsci, une guerre de position sur le long terme, aboutissant à la constitution d’un nouveau bloc historique[20]. On retrouve tout à fait le côté subversif, volontaire et concret de Gramsci chez Cox, seulement la constitution d’un nouveau bloc historique au niveau international étend le champ de bataille des classes dominées contre le système bourgeois dominant. Ici on pressent naturellement une opposition aux théoriciens de la global administrative law, ou du managérialisme pour reprendre le terme qu’utilise Martti Koskenniemi.

Le texte de Gill intitulé « Constitutionalizing Inequality and the Clash of Globalizations », [21]reprend cette dénonciation de l’hégémonie, mais en utilisant d’autres termes qui dans le fond sous entendent les mêmes idées. Quand Cox parle d’hégémonie mondiale et d’organisation internationale œuvrant en ce sens, Gill parle de néolibéralisme disciplinaire, c'est-à-dire du discours entretenu par les libéraux et consistant en une promotion du pouvoir du capital. Là, on retrouve l’activisme idéologique et verbal de l’intellectuel de la société civile au niveau international, en ce sens le texte de Gill rejoint celui de Cox et plus généralement la thèseGramscienne. Toujours dans cette continuité, Gill semble utiliser un nouveau concept, celui de nouveau constitutionnalisme[22]. Ce nouveau constitutionnalisme serait le pendant politico-juridique du néolibéralisme disciplinaire. Ce terme décrit le processus de normativisation des inégalités entretenues par le discours du néolibéralisme disciplinaire, c’est le maintien de l’hégémonie mondiale par le rôle que vont jouer les organisations internationales si l’on reprend la grille d’analyse de Cox. De surcroit, Gill précise bien que ce nouveau constitutionnalisme est un projet politique ;
«Nevertheless, new constitutionalism is a strategic political project, rather than a completed historical process. As such it has a contingent and contested character.» [23]
Ce qui veut dire, comme il le souligne bien à la fin de la phrase, que c’est non seulement contingent, mais aussi, et surtout, contestable. De plus, concernant la viabilité du système, Gill cite dans son texte une phrase percutante ;
«What is failing today is not capital but the capacity of society and nature to support its discipline.» [24]
Autrement dit, même si le néolibéralisme disciplinaire réussit à nous convaincre par les mots et à nous dominer par les normes, le tour de passe-passe qu’entreprend la classe internationale dominante est tellement artificiel que la société est de moins en moins en mesure de fonctionner de la sorte. C’est pourquoi l’auteur conclut en ces termes
«Whether these strategies of trasformismo can succeed against a growing critical mass of forces mobilizing against new constitutionalism and disciplinary neoliberalism is now an open question» [25]
Cox parlait de la nécessité de constituer un nouveau bloc historique s’engageant dans une guerre de position sur le long terme pour finir par renverser la tendance générale du système international qui profite aux classes les plus aisées. Gill quant à lui semble plutôt penser que le néolibéralisme disciplinaire, et son nouveau constitutionnalisme, produit un système tellement artificiel qu’il finit par créer de lui-même les forces qui lui sont opposées. Cela veut dire que le transformismo, à l’échelle internationale, a des limites qui, une fois dépassées, font que la logique néolibérale (Gill) ou hégémonique (Cox) est la possible cause de l’effondrement du système par lui-même, en donnant naissance à des contestataires de plus en plus nombreux autour de la planète et unis contre une même menace. Le parallèle avec la crise économique mondiale survenue en cette fin de décennie 2010 est tentant. Le système économique, avec ses crises cycliques, dénote qu’il ne peut pas ne pas sacrifier des millions de personnes pour que la richesse produite profite en bout de course qu’à un petit nombre d’individus. C’est ce que dénonce Gill en parlant de la normalisation des inégalités trouvant racine dans la redéfinition des liens entre la politique et l’économie entreprise par le discours néolibéral et mise en œuvre par le nouveau constitutionnalisme. Culter est à peu près dans la même lignée que Cox et Gill, en ce sens qu’elle considère que c’est non seulement par la coercition, mais aussi par le (soi-disant) consensus du droit que les inégalités se cristallisent et qu’ainsi la domination s’implante au sein de la société (conçue dans une échelle mondiale).

Comment expliquer que le droit puisse être complice de la classe dominante ? Les néo-gramsciens nous répondraient que les normes juridiques sont un des domaines colonisés par l’hégémonie culturelle, les élites fabriquent la norme à l’image de leurs intérêts. Pour ajouter de la subtilité à cette explication gramscienne, soulignons l’apport de Koskenniemi par son concept d’indétermination du droit. Le droit est suffisamment indéterminé (utilisant le langage, des formulations à caractère général, des régimes d’exceptions…) pour que les élites puissent l’interpréter à leurs avantages. Ainsi, par exemple, une multinationale faisant du profit grâce à une exploitation inhumaine de la force de travail des individus et qui serait accusée, à raison, de violation des droits humains, pourrait porter plainte, avec une armée d’avocats, à des niveaux nationaux pour diffamation.[26] Le droit intervient alors comme bouclier protecteur du grand capital dans son seul caractère interprétatif. En outre, quand il s’agit de normes sciemment crée pour la classe dominante, le système juridique se verrouille encore plus pour les classes dominées. Si le système est trop rigide, les classes dominantes peuvent toujours faire de petites concessions aux classes dominées, tout en gardant l’inégalité générale du rapport de force. Dans cette vision, la justice apparait comme une balance qui ne penche que d’un seul côté.

Conclusion

En soulignant l’importance du rôle de la culture et de l’idéologie dans la domination des classes, les néo-gramsciens nous font prendre conscience qu’il faut se réapproprier la pensée, les mots et leurs sens. Pour se faire, la nécessité de construire sa culture est indiscutable. Prendre conscience de sa domination par les classes bourgeoises (ou néolibérale, ou plus largement capitaliste) c’est prendre conscience de l’hégémonie culturelle dans laquelle ces dernières nous ont plongées. Cependant pour combattre cette hégémonie culturelle la tâche est loin d’être facile, comme nous dit Cox[27]. La difficulté réside bien entendu dans le rapport de force inégal de l’entièreté d’un système (capital, politique, normes juridiques…) contre des résistances disparates, mais pas seulement.

En effet s’il y a bien une chose qui caractérise le monde moderne, c’est sa complexité. L’identification des différentes classes à l’époque de Marx, ou de Gramsciétait relativement aisée à déterminer (prolétaire vs détenteur du capital), et par conséquent la solidarité de classe plus apte à réussir. Aujourd’hui, les classes sociales se sont complexifiées. L’ouvrier, l’employé de bureau, le cadre supérieur, le patron de la petite ou moyenne entreprise, et le grand patron d’une holding ou d’un groupe industriel sont autant de profils différents qu’il est d’autant plus difficile de réaliser une possible solidarité de classe, si ce mot fait encore sens.

Derrière le mot patron on désigne tout autant le patron de la petite entreprise qui gagne 5000 dollars par mois, mais qui travaille 15 heures par jour et qui proche de ses salariés, que le patron d’un grand groupe industriel qui gagne 600 000 dollars par mois et qui délègue l’essentiel de son travail à ses collaborateurs. Bien entendu, ces deux patrons n’ont rien avoir, le mot patron employé au sens général est piégé. Mais alors comment faire comprendre que le patron de la petite entreprise, l’ouvrier du bâtiment et le salarié d’une banque ainsi que le cadre supérieur d’une entreprise privée ont un intérêt commun à agir face « l’hyper-classe » bourgeoise véritable détentrice du grand capital ? Qui plus est, qu’en est-il de cette hypothétique solidarité au niveau mondial ? La question reste en suspend.

Notes

[1] Paris, UNESCO : Bureau international d’éducation,Perspectives : revue trimestrielle d’éducation comparée vol. XXIII, n° 3-4, p.613-629, 1993.
[2] Ibid.
[3] Ibid.
[4]Gramsci, Antonio., Lettres de prison, p. 53, Paris, Gallimard, 1971,
[5] Supra note 1.
[6] Le prince
[7] Voir la bibliographie officielle de Kim Jong Il.
[8] Girard, Youssef. Les prêtres de pharaon, oumma.com, 14 janvier 2009.
[9] À ce sujet voir le documentaire d’Adam Curtis intitulé "The century of the self" (2002)
[10] Bernays, Edward. Propaganda : Comment manipuler l'opinion en démocratie, Broché, 2007.
[11] Cox, Robert W., Gramsci, Hegemony and International Relations : An Essay in Method,Millenium : J. Int’l Stud. 162. 1983.
[12] Ibid. à la page 162
[13] Culter, Claire. Gramsci, Law and the Culture of Global Capitalism, Critical Review of International Social and Political Philosophy 527, 2005.
[14] Gill, Steven. Constitutionalizing Inequality and the Clash of Globalizations,International Studies Review 47. 2002.
[15] Machiavel, Le Prince, 1532.
[16] Supra note 11 à la Page 171
[17] Supra note 11 à la page 171 et 172.
[18] Ibid. à la page 172
[19] Voir l’œuvre de Karl Marx Le Capital.
[20]Supra note 11 à la page 174
[21] Supra note 14
[22] Ibid. à la page 47
[23] Ibid. à la page 61
[24] Ibid. à la page 65
[25] Ibid.
[26] Voir l’affaire Noir Canada
[27] Supra note 11 à la page 174.
http://www.agoravox.fr