14/3/13

Gramsci aujourd’hui

Maria-Antonietta Macciocchi

En venant vous parler de Gramsci, ou plutôt pour Gramsci, j’ai conscience de pénétrer en un continent nouveau pour la connaissance de l’ ouvre politique, outre que philosophique, d’un grand marxiste, de surcroît méconnu en France. 

Maria-Antonietta Macciocchi
✆ Lilli Carmelini
Aussi voudrais-je citer Dante — « L’eau que je prends jamais ne s’écoula [5] » ou encore : « Ô lecteur, tu entendras un jeu nouveau [6] » —, pour vous dire combien est vive la conscience critique que j’ai d’entreprendre une approche nouvelle, inédite — et de l’oser par la pensée et par l’action —, conscience d’autant plus profonde qu’elle renvoie à la connaissance de mes propres limites objectives. Je ne vous parle pas en tant qu’universitaire, mais en tant que militante qui a passé le plus clair de son temps dans l’action politique et qui fait résider en elle la raison même de son propre engagement.
 Tout cela ne plaira pas beaucoup en Sorbonne, comme on dit. Mais n’est-ce pas dans la politique qu’il faut rechercher l’unité non seulement de la vie, mais aussi de l’oeuvre d’Antonio Gramsci ? « Faire de la politique » signifie agir pour transformer le monde. « Tout individu actif a une pratique, dit Gramsci, mais il n’a pas une claire conscience théorique de cette pratique, qui pourtant est une connaissance du monde, dans la mesure où il transforme le monde » (M.S., p. Il). Comment ne pas évoquer Marx et sa XIe thèse sur Feuerbach : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières ; il s’agit maintenant de le transformer » (voir l’Idéologie allemande, annexe p. 142, Éd. sociales). Dans la politique se résume donc toute la philosophie réelle de chacun, dans la politique se trouve la substance même de l’histoire.

De là que le fil conducteur dans l’oeuvre de Gramsci ne peut pas se trouver, ne se trouve pas ailleurs que dans l’actualité réelle : depuis les thèmes de la jeunesse, Il Grido del Popolo, Ordine Nuovo, la fondation des Conseils d’usine comme expérience d’organisation révolutionnaire du prolétariat, la fondation du parti communiste, dont il assura la direction et la formation durant quelques années, jusqu’à l’avènement du fascisme et, en conséquence, à son arrestation. Enfin, dans la dernière phase, ces dix années de prison au cours desquelles il se trouva physiquement pris dans les fers de la captivité et diminué par la maladie, le fil conducteur, l’axe de la pensée gramscienne, non seulement ne perdit rien de sa rigueur politique marxiste, mais atteignit à une complexité profonde qui fait de son oeuvre une construction à la fois cohérente et diversifiée. Ce qui est important, dans une étude sur Gramsci, c’est le point de vue révolutionnaire par rapport auquel il faut se placer, ce point de vue révolutionnaire qu’il adopta tout en l’élucidant lui-même — à la fois « auteur et acteur », à la façon de Dante dans la Divine Comédie — et c’est sur cette constante que se fonde sa recherche, sa volonté de créer quelque chose « für ewig », pour toujours.

D’un autre côté, la philosophie n’est-elle pas fondamentalement pour nous, marxistes-révolutionnaires, une praxis politique ? N’est-ce pas la politique qui décide de tout ? Non pas la politique en général : mais la politique marxiste-léniniste. Althusser même, au cours d’une interview pour l’Unità, qu’il m’accorda en 1967, me racontait comment la politique avait décidé de son destin de philosophe, en faisant allusion à Gramsci : « Une fois comprise la politique marxiste-léniniste, j’ai commencé à me passionner aussi pour la philosophie, car je pouvais comprendre les grandes thèses de Marx, Lénine, Gramsci : que la philosophie est fondamentalement politique. » Mon intervention sur Gramsci a donc un but qui n’est pas passé ici sous silence, ni même ambigu, mais que je proclame d’emblée, non seulement pour gagner du temps, mais aussi pour faire table rase de toutes les équivoques, confusions et arrière-pensées possibles. Mon intention est de vous présenter Gramsci comme le penseur occidental qui développe, et sur certains points complète, Marx et Lénine.

Ma « lecture » de Gramsci sera une lecture politique de gauche. Je le déclare immédiatement. Mon effort sera d’éclaircir le « mystère Gramsci », qui ne persiste pas seulement en France, afin de dénoncer la « mystification » dont Gramsci a fait l’objet tant de la part de la droite que d’une prétendue ultra-gauche, soit pour couvrir des manoeuvres de bascule politique (comme dans le cas de Garaudy et de son interprétation du « bloc historique ») ; soit pour cautionner une thèse qui, en oubliant Mao Ze-dong, ferait de Gramsci, dans le rapport étroit qu’il établit entre le Midi et le Nord, entre paysans et ouvriers (dans la Question méridionale), une sorte de Lin Piao évoquant la théorie sur l’encerclement des villes par les campagnes (selon l’interprétation de l’Américain John Cammet [7]), alors qu’en fait, toute la stratégie de Gramsci réside dans la fonction révolutionnaire dirigeante de la classe ouvrière ; sans parler de l’Allemand Reichers, et d’une soi-disant « gauche » italienne, dont les affabulations font de Gramsci le père légitime d’une ligne « transformiste » du PCI. Et jusqu’à ces philosophes français d’illustre renommée qui, tout en élevant Gramsci au rang des grands du marxisme, ont privilégié chez lui certains aspects secondaires, comme « l’historicisme et l’idéalisme gramsciens », pour n’être pas parvenus à saisir l’aspect dominant — la praxis révolutionnaire —, ou qui se sont paresseusement attardés sur « l’humanisme gramscien », en perdant de vue le lien fondamental, le fil rouge qui sert de guide à sa pensée : celui de la stratégie d’une révolution en Occident. C’est ce point, je le répète, que je veux retenir dans ma présentation et dans la recherche que nous pourrons mener ensemble, me déclarant en cela d’accord avec Hugues Portelli (in Gramsci et le Bloc historique) lorsqu’il affirme : « L’analyse gramscienne est la seule vraie tentative marxiste de poser globalement la question du passage au socialisme dans les pays occidentaux. » Et il est juste d’affirmer que si Lénine développe la théorie marxiste en fonction des sociétés capitalistes « orientales », Gramsci, tout en bénéficiant de l’apport de Lénine pour élaborer son analyse de la superstructure, reprend l’étude de la société politique, du parti et de son hégémonie, en opérant un retour à Marx et à la théorie marxiste classique, puisqu’il situe son analyse (surtout dans ses Cahiers) dans le cadre des sociétés occidentales.

Le marxisme de Gramsci, qui pour certains ne semble pas assez « orthodoxe », aborde une direction de recherche fondamentale ; déceler ce qui est vivant et ce qui est mort dans le marxisme, à la lumière des expériences d’une époque historique déterminée, et des objectifs et buts à atteindre. Il faut tout d’abord réfuter les thèses académiques qui veulent voir dans la tentative gramscienne « une pénible approche du marxisme, toujours vu à travers une optique idéaliste et spiritualiste » (Cortesi,Alcuni problemi della storia dei PCI, Rivista storica deI socialismo, 1967). Son rapport avec le marxisme fut, en premier lieu, politique : en partant du Capital, il réfute l’économisme de boutique, l’interprétation positiviste, toute pédanterie formaliste, l’utilisation idéologique du marxisme à des fins réformistes. La question est de voir en quoi réside l’apport majeur, le plus original, fait par Gramsci au marxisme et au léninisme. On peut dire que, s’il n’est pas arrivé à sortir le mouvement del’impasse, si ses idées furent limitées par la conjoncture historique de la crise politique et conceptuelle qui fit suite à la défaite des années vingt, Gramsci fut toutefois un théoricien qui, à travers la revalorisation du concept de praxis, démontra que le marxisme ne doit pas être considéré comme une « science de l’infrastructure », mais comme l’articulation complexe de la théorie et de la pratique dans le rapport infrastructure-superstructure. Il affronte ainsi le rapport entre objectivité et subjectivité, non pas pour donner la primauté au subjectif, mais pour revaloriser la subjectivité dans un sens révolutionnaire ; il est impossible d’amorcer une révolution socialiste si l’on ne traduit pas en idéologie révolutionnaire le conditionnement qui provient de l’objectivité. Il repropose ainsi lehic Rhodus hic salta, qui reste encore aujourd’hui un mot d’ordre pour tout mouvement révolutionnaire. 

C’est à travers la révolution intellectuelle et morale que l’on est conquis à une ligne politique, c’est-à-dire à un comportement pratique, « comme activité sensible humaine, comme pratique » (Marx, Thèses sur Feuerbach). En effet, chez Gramsci, « la négation de la négation (je souligne). A.G.) n’est pas le résultat de la détermination économique, mais le fait d’assumer des contradictions structurales dans la praxis consciente » (Badaloni, in Prassi rivoluzionaria e storicismo in Gramsci, E.R., p. 108). L’interprétation pratique du rapport infrastructure-superstructure est la pierre milliaire d’où Gramsci peut faire partir sa théorie de l’hégémonie, de ladémocratie prolétarienne, concept qui a subi un si grand coup d’arrêt dans l’expérience pratique des sociétés de transition vers le socialisme : le pouvoir des masses s’est évaporé derrière de massifs appareils de bureaucrates, de gouvernants, de chefs de parti ; le consensus, dont parlait Gramsci, est devenu une terne passivité, ou même une dépolitisation des masses, du fait qu’elles sont privées d’une source réelle de participation et de contrôle. 

J’oserais dire que Gramsci est le « Lénine d’aujourd’hui », dans le monde des sociétés industrialisées vers lesquelles nous allons, cherchant une issue révolutionnaire entre les tentations réformistes ou menchevik, et celles de l’ultra-gauchisme infantile. Gramsci, et c’est là ma propre « mise en place » du problème, peut donc apparaître comme le seul penseur d’une révolution en Occident, dans la mesure où son enseignement théorique-politique est stratégiquement le plus avancé en ce qui concerne la détermination du processus de la révolution socialiste, non seulement en Italie, mais encore dans l’Occident européen, c’est-à-dire celui du « capitalisme évolué » tel qu’on l’entend aujourd’hui.
Pour Gramsci, Seuil, coll. « Tel Quel », 1974, p. 11-14.