20/3/13

Actualité d’Antonio Gramsci

François Dietrich

Antonio Gramsci, co-fondateur du Parti communiste italien (PCI), animateur du journal 1'Ordine Nuovo et du mouvement des comités d'usines autogestionnaires de Turin en 1921, marxiste brillant qui aborda de multiples questions théoriques essentielles dans ses "Cahiers de prison", reste plus que jamais d'actualité. Souvent récupérée et détournée, tant par le stalinisme que par le réformisme (politique ou académicien), sa pensée et son apport au marxisme-révolutionnaire mérite d'être restitué dans toute sa richesse et sa force subversive, c'est à dire critique et révolutionnaire. Nous avons choisis d'aborder ici son apport au niveau de la nécessité d'une stratégie d'hégémonie du prolétariat (pour favoriser la rupture révolutionnaire dans les pays capitalistes avancés) ainsi que la question de l'autogestion.

Lénine pressentait, et Trotsky avec lui, que la révolution dans les pays capitalistes développés serait infiniment plus difficile à réaliser qu'elle ne l'avait été dans la Russie de 1917, même si une fois franchi le seuil du renversement de l'Etat bourgeois, la dynamique révolutionnaire serait plus profonde (1). Le tsarisme, maillon faible de l'Europe, s'était écroulé comme un château de cartes. Le prolétariat n'avait en face de lui qu'une bourgeoisie faible et comme allié une masse paysanne incapable par elle-même de tracer un avenir pour toutes les nations de l'Empire. Ce furent les conditions indéniables du succès.

Mais dès lors qu'il s'agissait d'étendre la révolution aux pays développés, la difficulté apparut infiniment plus grande: l'échec des révolutions hongroise, allemande, et plus globalement de toute la phase de montée du début des années 20 en fut l'illustration tragique. Ces échecs, à leur tour, concoururent puissamment à la stalinisation de l'URSS.

Gramsci & Trotsky

Gramsci fut de ceux, avec Lénine et Trotsky, qui tentèrent de généraliser à l'Europe les leçons de la Révolution russe et de définir les éléments d'une véritable stratégie dans les pays capitalistes alors que centre du système. Un demi-siècle plus tard, il est frappant de constater à quel point les deux élaborations peuvent se combiner dans une synthèse dialectique pour éclairer les problèmes centraux de la révolution socialiste dans les pays développés. Mais pour comprendre cette combinaison possible des deux démarches enrichies à la lumières de l'expérience historique, il faut saisir ce qui les différencie, ce qui ne signifie pas les opposer mécaniquement.

L'oeuvre de Trotsky se concentra sur un double problème: d'une part, celui du "front unique", c'est à dire de la tactique, voire des éléments de stratégie nécessaires à la mobilisation, et donc à la transformation par l'action de la conscience de prolétariats restés dominés globalement par le réformisme (d'abord celui de la Ile Internationale, puis le néo-réformisme stalinien); d'autre part, la question du "programme transitoire ", précisément capable de jeter les bases d'une mobilisation, qui parte des revendications nées de la crise capitaliste elle-même pour déboucher sur la nécessité du renversement de l'Etat bourgeois.

Gramsci cessa prématurément, de par son emprisonnement, d'être confronté à l'actualité immédiate et aux nécessités de diriger des formations militantes pour l'action. Mais ce n'est pas la seule raison pour laquelle son oeuvre se situe sur un terrain différent de celui de Trotsky, car ces différences s'expriment aussi dans la période allant jusqu'en 1926 lorsque Gramsci était un dirigeant d'organisation.

Pour simplifier, on peut dire que si l'oeuvre de Trotsky, pourtant de dimension universelle, resta dans une certaine mesure marquée par les limites de l'expérience russe, c'est dans le présupposé plus ou moins explicite que la tactique révolutionnaire devait permettre de révéler le potentiel révolutionnaire spontané du prolétariat européen, créer les conditions pour que le mouvement inconscient devienne conscient. Dans les "Discussions sur le programme de transition", Trotsky insiste avec justesse sur la détermination première d'un programme révolutionnaire par les conditions les plus objectives de la crise du système capitaliste. Les revendications transitoires visent précisément à faire prendre conscience de l'impossibilité pour le grand nombre de refuser les conséquences de la crise sans renverser l'Etat bourgeois.

La démarche du "Programme de transition", que Trotsky définissait comme "un programme d'action aujourd'hui jusqu'au début de la révolution socialiste" (3), visait bien à permettre une certaine expérimentation de ce programme par les travailleurs dans le cours même de la lutte. La démarche, ici, peut être mise en relation avec la problématique de conquête de l'hégémonie d'Antonio Gramsci. Cependant cet aspect de l'oeuvre de Trotsky. dont le "Programme de transition" réalise une synthèse, reste contradictoire avec d'autres écrits où la médiation entre le programme et sa pénétration dans les consciences est davantage limitée à une agitation bien menée de l'avant-garde organisée. Cette vision réductrice n'est pas le seul fruit de l'isolement de celle-ci dans la fin des années trente ou, pour reprendre cet exemple, du caractère limité des luttes de masse aux Etats-Unis, où Trotsky réalisa les "Discussions" déjà citées avec des militants américains.

Le parti révolutionnaire et son programme possédaient bien, dans la conception de Trotsky, jusqu'à un certain point, une fonction messianique, qui devait révéler aux masses leur conscience vraie, portée en elles de façon inconsciente, dans les épisodes cruciaux des crises révolutionnaires. Ce qui n'était qu'une limite, perceptible aujourd'hui à la lumière de l'expérience historique, devait par la suite devenir une véritable caricature dans un certain nombre d'organisations prétendument héritières de Trotsky.

Certes, en s'attaquant au problème de la domination réformiste sur le mouvement ouvrier européen, en généralisant et systématisant la démarche de Lénine dans "La maladie infantile du communisme", en revenant à de nombreuses reprises sur les problèmes posés par l'existence de l'aristocratie ouvrière, Trotsky montrait bien comment la phase préparatoire de la révolution conditionnait la possibilité de la révolution elle-même. Sa généralisation du problème du front unique montre qu'il avait clairement perçu la dimension de "guerre de position" des révolutions européenne. L'expérience historique a montré que les problèmes de la stratégie révolutionnaire dans les pays capitalistes combinaient les problèmes de direction, de programme et de transformation du mouvement ouvrier dans sa texture même pour espérer faire parvenir les contradictions du capitalisme à maturité.

La spécificité de l'oeuvre de Gramsci, c'est l'insistance sur le caractère non seulement "dominé" mais "aliéné" de la conscience des prolétariats européens. Selon lui, une stratégie révolutionnaire n'a pas seulement pour but de révéler au prolétariat sa conscience vraie. Car le prolétariat est aussi porteur d'une fausse conscience, produit de son statut de classe dominé. Il s'agit donc tout autant de transformer et de bâtir cette conscience dans le cours même du processus, de créer pour le prolétariat les conditions "culturelles" de la révolution. Pour Gramsci, un degré suffisant du passage du prolétariat de classe en soi en une classe pour soi est une condition de la révolution sociale. Il ne suffit pas que les contradictions organiques du capitalisme parviennent à maturité par la propre dialectique objective du système pour que le prolétariat prenne conscience et se saisisse du pouvoir. La cruelle et soudaine expérience du fascisme en Italie en fut une malheureuse démonstration.

L'existence d'une parti révolutionnaire audacieux, stimulant les couches actives du prolétariat pour leur permettre d'exploiter les éphémères occasions où la classe dominante et son Etat laissent un vide, reste certes un facteur indispensable. Ici, à l'inverse de l'oeuvre de Trotsky, celle d'Antonio Gramsci n'aborda que rarement les problèmes spécifiques de la conquête révolutionnaire du pouvoir, qui trop souvent semble ramenée à la conséquence naturelle d'un triomphe de la "guerre de position"; l'interprétation réformiste de son oeuvre, si elle est abusive, n'est donc pas purement fortuite.

Cependant, l'apport de Gramsci est de montrer qu'il existe une pré-condition aux autres, d'ordre plus général. L'avant-garde du prolétariat, ses partis révolutionnaires et ses couches actives, doit devenir une candidate "légitime" au pouvoir. Cette légitimité historique doit être perçue non seulement par les autres couches exploitées au prolétariat, mais surtout par l'ensemble des couches du prolétariat lui-même, de ce fait, il n'est pas surprenant que Gramsci dans l'élaboration du concept "d'hégémonie" ait pris comme modèle la domination bourgeoise. C'est que, dans les pays capitalistes développés, et précisément à l'opposé relatif de ce qu'était le tsrarisme, le pouvoir des classes dominantes s'exerce au travers d'un mélange de coercition et de consensus n'est pas le simple fruit d'une résignation du prolétariat mais de l'intériorisation d'un certain nombre d'institutions, de mécanismes sociaux comme"légitimes".

Comme l'a montré Perry Andersen (4), les distinctions entre l'Etat comme siège de la coercition et la société civile comme lieu du consensus sont arbitraires, et dans cette répartition entre les deux mécanismes de la domination bourgeoise, l'Etat et la société sont également partagés. L'organisation du travail comporte des éléments de coercition majeurs, et le parlementarisme est un des piliers de la légitimité du pouvoir bourgeois.

Le mouvement révolutionnaire du prolétariat doit apparaître comme un alternative d'ensemble au pouvoir bourgeois, à la crise de son système économique, de ses valeurs morales, de ses institutions. Renverser l'Etat bourgeois, c'est pouvoir justifier la contre-coercition du prolétariat, et les conséquences d'une guerre civile, même limitées au minimum, par une supériorité de la légitimité historique. L'acquisition de cette légitimité est le problème central de l'oeuvre de Gramsci, qui permet de comprendre sa polarisation sur le problème des intellectuels et sur celui de l'hégémonie. Son oeuvre de maturité (les "Cahiers de prison") n'est pas seulement abstraite   de   par   l'élargissement "philosophique" de la réflexion mais aussi évidemment par sa rédaction en prison sous l'oeil de la censure et par l'utilisation de constantes métaphores, comme en tiennent lieu le plus souvent les comparaisons entre les questions de stratégie révolutionnaire et les questions militaires.

Si l'oeuvre de Gramsci a pu être utilisée à tant de fins différentes, c'est aussi pour cette raison. Pourtant, la continuité de sa pensée apparaît clairement lorsqu'on réexamine la totalité de ses écrits, et l'oeuvre de prison apparaît comme le prolongement et l'extension de la réflexion menée au cours de la vague révolutionnaire de l'Italie de l'après-guerre.

Autogestion à Turin

Le mouvement des conseils ouvriers de la FIAT à Turin représente, pendant plus de deux années, l'axe de la situation pré-révolutionnaire que connaît l'Italie de 1919 à 1921. Pour Gramsci, leader du groupe Ordine Nuovo, le mouvement des conseils turinois n'est pas une simple mobilisation politique, il dessine par sa profondeur et sa durée les traits du futur pouvoir prolétarien. Turin était devenue "le creuset historique de la révolution communiste italienne" (5).

Dans le mouvement des conseils turinois, les métallurgistes ne s'étaient pas contentés en effet d'occuper les usines mais avaient entrepris le redémarrage de la production sous leur propre contrôle. Une telle pratique autogestionnaire constituait aux yeux de Gramsci un élément décisif de la stratégie révolutionnaire: "La classe ouvrière se serre autour des machines, crée ses institutions représentatives comme fonctions du travail, comme fonctions de l'autonomie conquise, de la conscience conquise d'un auto-gouvernement. le conseil d'usine est la base de ces expériences positives, de la prise de possession de l'instrument de travail, c 'est la hase solide du processus qui doit culminer dans la dictature; dans la conquête du pouvoir d'Etat à diriger vers la destruction du chaos; de la gangrène qui menace d'étouffer la société des hommes, qui corrompt et dissout la société des hommes" (6).

De l'occupation des usines, de la remise en cause de la hiérarchie industrielle, Gramsci voyait se dessiner pour le prolétariat le chemin de la fameuse "hégémonie" qui devait lui permettre de se porter candidat au pouvoir, dans cette mesure même, Gramsci voyait dans le mouvement des conseils, comme mouvement autogestionnaire s'étendant sur des mois, une expérience-pilote, une introduction aux tâches de la transition vers le socialisme. Si leur accomplissement ne pouvait s'envisager à large échelle qu'une fois l'Etat bourgeois renversé, leur actualité et le début de leur réalisation, tout comme la nécessité d'un Etat ouvrier, s'exprimaient dans le coeur même de la lutte des conseils turinois.

"Le terrain du contrôle est bien, écrivait-il, en dernière analyse le terrain sur lequel bourgeoisie et prolétariat s'affrontent pour se disputer la position de classe dirigeante des grandes masses populaires. Le terrain du contrôle est donc bien la base sur laquelle, après avoir conquis la confiance et le consentement des grandes masses populaires, la classe ouvrière construit son Etat, organise les institutions de son gouvernement auquel elle appelle à prendre part toutes les classes opprimées et exploitées, la base enfin où elle commence le travail positif d'organisation du nouveau système économique et social. Au cours de la lutte pour le contrôle - lutte qui ne se déroule pas au Parlement mais est une lutte révolutionnaire de masse qui implique une activité de propagande et d'organisation du parti historique de la classe ouvrière, le Parti communiste - , la classe ouvrière doit acquérir, spirituellement et en tant qu 'organisation, la conscience de son autonomie et de sa personnalité historique. (...) Cette forme d'organisation ne peut être que le conseil d'usine et l'organisation, au plan national, du conseil d'usine. (...) Cette lutte doit viser à démontrer aux grandes masses de la population que tous les problèmes essentiels de la période historique actuelle, (...) ne peuvent être résolus que lorsque le pouvoir politique tout entier , seront passé aux main de la classe ouvrière; en d'autres termes, la conduite de la lutte s 'orientera vers l'organisation autour de la classe ouvrière de toutes les forces populaires en révolte contre le régime capitaliste, cela. afin d'obtenir que la classe ouvrière devienne la classe dirigeante et qu 'elle guide toutes les forces productives vers leur émancipation grâce à la réalisation du programme communiste” (7).

Les analogies avec la démarche de Trotsky autour des revendications transitoires sont ici évidentes. Mais Gramsci introduit dans la démarche un facteur supplémentaire: celui d'expérience du pouvoir partiel du prolétariat au sein de la société capitaliste, comme élément de maturation de son expérience historique et qui ne se réduit pas à la simple situation de "double pouvoir" préludant à l'insurrection qui fut celle de l'automne 1917 en Russie.

Que les travailleurs aient décidé la remise en marche des ateliers et de contrôler eux-mêmes directement la production avait pour Gramsci une valeur sociale générale. Elle permet d'abord de montrer la capacité du prolétariat sur le terrain même de "l'efficacité économique": "Pendant la période d'occupation et de gestion ouvrière directe, lorsque la majorité des techniciens et des employés de l'administration eu déserté le lieu de travail et qu'une importante partie du personnel ouvrier eut été prélevé pour remplacer les déserteurs et accomplir les fonctions de surveillance et de défense militaire, le niveau de production fut plus élevé que pendant la période précédente, caractérisée par la réaction capitaliste qui suivit la grève générale (8)".
Au delà, la pratique autogestionnaire permet au prolétariat la prise de conscience de sa force historique et lui permet vis-à-vis des autres couches exploitées de se constituer en force   hégémonique du  processus révolutionnaire.

Comme le souligne avec justesse André Tosel dans sa remarquable introduction aux " "Textes de Gramsci": "Tel est le contenu de l'expérience formatrice décisive qui a été celle des conseils d'usine de Turin: l'autogestion entière de l'usine pour investir la société ouvrière et l'Etat. A la différence des autres expériences "conseillistes" d'Europe (Allemagne, Hongrie), le "conseillisme" du jeune Gramsci est d'emblée économique ethico-politique (9) ".

La démarche de Gramsci peut-elle déboucher sur une conception gradualiste de la prise de pouvoir et sur l'inutilité d'une phase de "guerre de mouvement" permettant au prolétariat de s'emparer du pouvoir et de détruire la machine d'Etat capitaliste?

Comme nous l'avons vu, cette interprétation ne peut découler que de l'isolement, en dehors du contexte général de son oeuvre, de quelques passages des "Cahiers de prison". En réalité, comme celle de tous les grands théoriciens marxistes, l'élaboration de Gramsci trouve sa force dans la compréhension de la dialectique des contradictions de la réalité, comprise comme totalité en mouvement.

Aussi, en même temps qu'il insiste sur la valeur stratégique d'expériences d'autogestion dans le cadre capitaliste, Gramsci souligne le caractère limité de ces expériences, et le caractère incontournable de la nécessité de la prise du pouvoir d'Etat. "Il faut que le pouvoir lui-même passe aux mains des travailleurs, mais ceux-ci ne pourront jamais l'obtenir tant qu'ils s'imaginerons pouvoir le conquérir et l'exercer au travers des organes de l'Etat bourgeois.

L'action de défense des travailleurs mené par les syndicats, la constitution d'organes socialistes, les expériences socialistes en régime bourgeois, la conquête incessante de nouveaux postes dans les organismes avec lesquels les bourgeois gouvernement la société, tout cela est devenu insuffisant, inutile (10)". C'est qu'immédiatement dans le sillage de l'expérience autogestionnaire de Turin, l'aile réformiste du PSI et les structures syndicales qu'elle contrôlait s'était empressé de s'engager dans une vaste négociation avec le patronat sur l'institutionnalisation des conseils comme organes de cogestion de l'entreprise. En même temps qu'il souligne que les travailleurs peuvent y trouver un pouvoir réel, Gramsci insiste sur les dangers de l'enlisement dans le cadre de l'ordre existant.

De façon parallèle, l'insistance sur la nécessité pour le prolétariat de conquérir l'hégémonie sur une grande partie des forces exploitées et dominées n'élimine pas le problème du parti révolutionnaire, précisément parce que les expériences autogestionnaires ne peuvent connaître qu'une destinée limitée au sein du capitalisme. Un parti apparaît indispensable pour synthétiser l'expérience, la transmettre, aider à ce que chaque expérience s'empare des acquis des précédentes et, surtout, d'efforcer en permanence à la convergence des expériences et à leur éducation dans la perspective de la nécessaire rupture révolutionnaire.

Au congrès de Lyon de 1926, le PCI synthétisait les riches années de sa  fondation, marquée par l'expérience révolutionnaire puis par le fascisme, en combinant la réflexion sur les conseil ouvrier, le front unique, les revendications transitoires. Mais cette réflexion, sans doute la plus élevée au sein d'une direction de parti de la IIIe Internationale en Europe dans les années 20 se combinait déjà avec la stalinisation du PCI.

Dans les thèses, pourtant, Gramsci esquisse pour le Parti communiste une conception de son rôle de direction qui s'infléchit sensiblement par rapport à une interprétation "dirigiste", mécanique du léninisme. "(...) Il ne faut pas croire, écrit-il, que le Parti puisse diriger la classe ouvrière en s'imposant à elle de l'extérieur et de façon autoritaire: cela n 'est pas plus vrai pour la période qui précède la prise de pouvoir que pour celle qui lui succède. L'erreur que représente l'interprétation mécanique de ce principe doit être combattue dans le parti italien comme une conséquence possible de déviation idéologique d'extrême gauche. Ces déviations   conduisent à une surévaluation arbitraire et formelle du rôle dirigeant du parti. Nous affirmons que la capacité de diriger la classe ne tient pas au fait que le parti se proclame " son organe révolutionnaire ", mais au fait qu 'il parvient " effectivement ", en tant que parti de la classe ouvrière, à rester en liaison avec toutes les couches de cette même classe, à impulser les masses dans la direction souhaitée et la plus favorable, compte tenu des conditions objectives. Ce n 'est que comme conséquence de son action parmi les masses que le Parti peut obtenir d'elles d'être reconnu comme " leur parti (conquête de la majorité) et s'est à cette condition seulement que le Parti peut se prévaloir d'être suivi par la classe ouvrière. Cette action dans les masses est un impératif qui l'emporte sur tout "patriotisme " de parti (11).

Notes

(1) Léon Trotsky, " Où va l'Angleterre ", Ed. Antropos, Paris 1971.
(2) Léon Trotsky, " Discussion sur le programme de transition ", série Classiques rouges.Ed. Maspero, Paris 1972.
(3) Ibidem.
(4) Perry Anderson, "Sur Gramsci ", Ed. Maspero, Paris 1978.
(5) Antonio Gramsci, " Le programme de 1' Ordine Nuovo ", in " Ecrits politiques ", I, Ed. Gallimard, Paris, 1974. Gramsci, " L'instrument de travail ", in " Ecrits politique 1 ", Ed. Gallimard, Paris 1974.
(7) Gramsci, " Contrôle ouvrier ", in " Ecrits politiques II ". Ed. Gallimard, Paris, 1974.
(8) Gramsci, " Gestion capitaliste et gestion ouvrière", in " Ecrits politiques II ", Ed. Gallimard, Paris 1974.
(9) André Tosel, préface à " Gramsci, Textes ", Ed. Sociales, Paris 1983.
(10) Gramsci " Socialiste ou communiste ", in " Ecrits politiques II ", Ed. Gallimard, Paris 1974.
(11) Gramsci, " Thèses du IIIe Congrès du PCI, thèse XXXVI ", in " Gramsci, Textes, " Ed.Sociales, Paris 1983.

Chronologie d’Antonio Gramsci

1891: 22 janvier, naissance à Ghilarza en Sardaigne.
1908: Au lycée de Cagliari. Débute dans le journalisme et fréquente les milieux socialistes
1911: Etudiant à la Faculté des lettres de Turin.
1914: Milite dans la fraction de la gauche révolutionnaire du PSI
1916: Journaliste à "l'Avanti".
1917: Soutien la révolution russe de février. Août: émeutes à Turin pour le pain et la paix. Fait partie du collectif désigné pour remplacer les dirigeants socialistes emprisonnés.
1919: Fonde le journal l'Ordine Nuovo avec Tasca, Togliatti, Terracini. Juillet: grèves à Turin. Gramsci soutien l'adhésion du Parti socialiste à la IIIe Internationale, lors du Congrès de Bologne.
1920: Mars: grève à la Fiât, puis dans toute la métallurgie de Turin. Gramsci soutien le mouvement et critique, en accord avec la section turinoise, l'attitude du PSI. Août-septembre: élargissement de la grève. Occupation ouvrière des usines. Expérience des conseils ouvriers.
1921: 21 janvier: scission du PSI au Congrès de Livourne. La minorité (dont Gramsci) fonde le Parti communiste italien dirigé par la fraction gauchiste de Bordiga.
1922: 22 octobre: Marche sur Rome de Mussolini.
1923: Gramsci est à Moscou, représentant du PCI à l'Exécutif de l'Internationale. Novembre: envoyé à Vienne pour suivre la réorganisation du PCI, réprimé par le fascisme
1924: Elu député (Vénétie), rentre en Italie. Août: Gramsci devient secrétaire du PCI.
1926: 23-26 janvier: Congrès du PCI à Lyon. Gramsci lutte pour affirmer le nouveau groupe dirigeant, pour éliminer de la direction Bordiga, et pour faire approuver la stratégie du "bloc antifasciste". 8 novembre: arrestation de Gramsci.
1927: Février, transféré à la prison de Milan. Juin: condamné à 20 ans de prison.
1928: Juillet: transféré à la prison de Turi, gravement malade.
1929: Commence la rédaction des "Cahiers de prison".
1931: Janvier: Gramsci fait connaître à ses camarades de parti, emprisonnés avec lui, son désaccord sur la nouvelle stratégie de l'Internationale après l'abandon de la tactique de du "Front unique". Critique la théorie assimilant la social-démocratie au fascisme. Cette attitude l'isole de la politique du groupe dirigeant du PCI.
1932: Aggravation brutale de la santé de Gramsci (tuberculose, artériosclérose).
1933: Octobre: une campagne internationale obtient son transfert dans une clinique.
http://www.lcr-lagauche.be
1934: Gramsci entame la mise au net de ses "Cahiers". Après la campagne internationale en sa faveur, il est officiellement mis en liberté, mais toujours immobilisé.
1935: 24 août: Transféré dans une clinique à Rome, ne peut plus travailler.
1937: 21 avril: fin officielle de sa peine de prison. Prépare son retour en Sardaigne. 27 avril, mort de Gramsci le jour prévu pour son retour.