20/2/13

Gramsci et la question de l’idéologie

Yvan Cloutier

Le format table ronde vise davantage la problématisation que l'exposition scientifique, d'où la brièveté et le caractère « général » des interventions. L'entreprise se complique lorsqu'il s'agit d'y aborder l'oeuvre d'Antonio Gramsci ; cette oeuvre est « asystématique », « instrumentalisée » politiquement dans l'histoire de son édition et par la diversité des lectures, et une oeuvre encore sous-analysée d'un point de vue scientifique. Toute entreprise d'élucidation d'un concept devient complexe: il faut isoler ce concept, c'est-à-dire « abstraire » (ici construire le concept d'idéologie en faisant abstraction du
concept d'hégémonie) et toute intervention sur un concept risque d'entraîner une relecture des autres concepts connexes.

La question de pertinence

Quelle est la pertinence d'une lecture de Gramsci pour les fins de notre rencontre qui porte sur « Les formes philosophiques du marxisme et la théorie de l'idéologie » ?

L'oeuvre gramscienne s'inscrit en rupture dans le marxisme non seulement en ce qui a trait aux thématisations philosophiques (critique du matérialisme dialectique, la gnoséologie, la langue, etc.) mais en particulier en ce qui concerne le statut même du philosophique et de l'idéologique.

L'originalité de Gramsci réside dans sa formulation d'une définition neutre et extensive de l'idéologique — le champ idéologique comprend les représentations implicites et explicites, et ces représentations ne sont pas par définition déformantes, occultantes ni réactionnaires. A un niveau d'analyse plus spécifique, Gramsci pose des déterminations restreintes (articulé/inarticulé, implicite/explicite, contenus dégradés/contenus originaux, passif/ actif, progressiste/réactionnaire, etc. ) et étudie les rapports entre les niveaux (ou degrés quantitatifs) du champ idéologique. À l'intérieur de ce champ idéologique, le niveau philosophique remplit une fonction privilégiée ; comme le processus idéologique vise à la diffusion d'une conception du monde à laquelle est liée une pratique, le travail du philosophe sera un travail d'éducation du sens commun afin de le rendre plus cohérent, plus actif et surtout plus organique (l'organicité étant la condition de possibilité de la progressivité d'une idéologie). En somme, le travail du philosophe doit se situer dans le champ idéologique et non en marge ; de plus l'enjeu de l'hégémonie philosophique est un enjeu politique8, d'où une valorisation du travail philosophique chez Gramsci.
http://id.erudit.org/iderudit/203228ar